Par Pierre-Raymond DUMAS Que fait-il ? Existe-t-il politiquement ? Où est-il passé ? Du ballet des interrogations après sept mois, il ne reste de toute façon qu’un lot de réponses larmoyantes. Sans doute, le lecteur ou l’historien de demain sera-t-il déçu que, compte tenu du parcours progressif accompli par le Premier ministre Enex Jean-Charles, on n’ait pas plus insisté au départ sur le caractère ondoyant et flexible de cet être de transition par nature qui a pris la mesure du temps avec une intelligence affinée mais surtout en individualiste consommé. Sans doute, sera-t-il frustré de ne pas pouvoir mieux disséquer le fameux système « spaghetti » modélisé par l’ex-Premier ministre Gérard Latortue. Et peut-être, regrettera-t-il que « l’ascension méritée » du professeur de droit administratif Enex Jean-Charles, secrétaire général du Conseil des ministres avec rang de ministre sous Martelly, ne donne lieu qu’à quelques souvenirs ou anecdotes. De plus, il ne pourra pas se rattraper sur la période houleuse d’Enex Jean-Charles au Palais national sous le président provisoire Boniface Alexandre, sur ses rapports pathétiques avec le président René Préval, ou encore sur son hibernation au moment du règne brisé du président Jean-Bertrand Aristide. Véritable panorama de la transition post-1986, la biographie onctueuse et linéaire de ce « coq fin », modèle emblématique du haut fonctionnaire fidèle et serviable, retrace les arcanes de la tumultueuse et improductive politique haïtienne de ces trente dernières années, notamment de notre administration publique. Pendant tout ce temps ponctué de luttes stériles pour le pouvoir et d’élections frauduleuses, ce conseiller écouté des présidents a cogité, conçu, analysé, reconstitué, mis en fiches et publié au journal officiel de la République, Le Moniteur, toutes les grandes décisions d’État. Le processus ratatiné des derniers amendements constitutionnels en dit long. Soyez assuré que, quoique partisan de transformations fondamentales de notre société « malade » - pour répéter le slogan électoral lavalas (version Titid) -, je ne crois point aux injonctions de la politique de la corde raide. Personne ne s’attendait mieux ni grand’ chose de la part de celui qui a « succédé », contre toute attente, au fougueux et accrocheur Fritz Alphonse Jean, homme de caractère et de convictions. Trop même ! L’économiste réformateur, ancien gouverneur de la Banque de la République aux idées politiques progressistes qu’est Fritz Alphonse Jean aurait pu s’en souvenir dans cette transition aux enjeux économiques aussi classiques. Ni plus ni moins ! Produit respectueux et respectable de cet État en transition, sans repères et à la dérive, Enex Jean-Charles, en revanche, devra se contenter d’apprendre qu’il occupe une fonction « conforme à ses qualités » de gestionnaire et de pompier de ce « tas de ruines » que représente notre pays. De quel souffle pourrait être animé un gouvernement Enex Jean-Charles ? Des mêmes combinaisons prévaliennes et de quelques autres figures parlementaires. Comme l’actuel directeur de cabinet du président de la République, esprit fin et discret, l’ancien Premier ministre Jean-Max Bellerive, il est un carriériste sobre. Deux phénix plusieurs fois enterrés, incroyablement ressuscités. Deux hommes de l’ombre, deux coulissards, deux intelligences sournoises avant tout, qui ont eu tant de mal à monter sur le podium, en pleine lumière, sous les feux des projecteurs. Qui a dit que l’histoire ne se répétait jamais ? Enex Jean-Charles, qui aurait toujours l’allure d’un bon enfant, est pour Jocelerme Privert ce que le fidèle et impassible Jean-Max Bellerive fut pour René Préval. Un super second, une sorte de bras droit. Dans un pays où règne la confusion et qui pourtant a tellement besoin de dirigeants visionnaires et rénovateurs, il est exactement le contraire de ce qu’on imagine, tout au moins constitutionnellement. Dans cette cohabitation d’un genre inusité, il est très dépendant, toute urbanité avec le président. La mine compassée, protocolaire, langue de bois, plein de subtilités, il est d’autant plus prudent et effacé qu’il doit compter avec la présence envahissante et tatillonnée d’un chef de l’État opportuniste, calculateur et expérimenté comme l’ancien ministre de l’Intérieur d’Aristide. Cela n’explique pas totalement les reproches d’attentisme, d’absentéisme et d’immobilisme que l’on a pu lui faire. C’est une telle évidence que, même dans la presse, on ne s’offusque pas d’en entendre parler. Un habile, celui-là (malgré l’accumulation des tâches et des défis non accomplis) et comme Jocelerme Privert à l’instar de François Mitterrand estime que homme d’État et habileté sont de parfaits synonymes, l’auteur du « Manuel de droit administratif haïtien » (2002) lui semble son meilleur Premier ministre. On croyait le successeur « particulier » du président Michel Joseph Martelly vindicatif, fragile, conflictuel, bagarreur. On le découvre pondéré, consensuel, réfléchi, obstiné – presque trop pour les partisans de la longue transition - avisé, ouvert, stoïque dans l’adversité, capable d’encaisser. Et il est vrai que la disgrâce – sauf un certain temps sous Préval – semble avoir jusqu’à présent toujours épargné notre actuel Premier ministre et ministre de la Défense, grâce à son tempérament calme, nonchalant, à sa bonhomie et à ses compétences. S’ils ne s’aiment pas, au moins, Jocelerme Privert et Enex Jean-Charles s’estiment. Et c’est aussi vrai qu’au masque tourmenté, pâle, raide et concentré, crispé par moments, secrètement courroucé, du directeur du personnel au ministère de l’Éducation nationale lorsqu’il était en 1991 en exercice, semble aujourd’hui avoir succédé, même s’il souffre d’hypertension artérielle, un visage au sourire détaché, plus pétillant, plus fier de son palmarès. La répartition des rôles entre le Premier ministre et ce président atypique par son statut et ses qualités a changé, par la nature stricte de leur mission (l’organisation des élections) : le premier, doté d’une légitimité octroyée par un Parlement issu d’élections contestées, reste un assistant, un collaborateur, le second une puissance conductrice. Premier ministre reposant, en cette fin de mandat, pour Jocelerme Privert aux prises avec une fronde parlementaire constante, mais incapable d’implémenter une politique d’apaisement socio-économique après la sinistrose Tèt Kale, Enex Jean-Charles, le natif de Chansolme qu’il adore tant, qu’il vénère même, n’est guère pâle par sa fulgurante carrière administrative et politique qui constitue une étonnante course de haies vers les sommets du pouvoir exécutif, vers la Primature. Patiente et longue course ! Certes, on ne devient pas automatiquement un bon Premier ministre – en avons-nous en mémoire à part Jean-Marie Chérestal et Jacques Edouard Alexis pour leur rigueur et leur combativité patriotique – parce qu’on est assis sur le fauteuil, sans rien de saillant ni d’extraordinaire sur le plan programmatique ou des réformes institutionnelles, et « pito nou lèd nou la ». Débat classique. Constat pénible, sans doute. Bref, l’adepte de la longue durée, à l’épreuve du pouvoir, se révèle un dirigeant conformiste et fédérateur (la composition hétéroclite comme celle du président d’ailleurs de son cabinet privé le confirme), plus ordinaire en quelque sorte, et proche en tout cas de l’image mosaïque mais en grande partie aseptisée en termes politique et idéologique qu’il avait donnée au fil de sa carrière. C’est un « tiède », au sens biblique, qui pratique le non-alignement. En pleine conscience des risques, inclassable politiquement, il ne cultive pas la franchise ou le parler vrai que prônent avec tant de ferveur nos (faux) prophètes du changement et de la rupture. Une telle figure illustre fort bien dans sa trajectoire le proverbe créole : « kòk fen pa bat ». Au fond, il n’y a que ce genre de personnage qui émerge au milieu des forts en thème, des militants, des promoteurs de la modernité, des ennemis du « système ». En ces temps de faillite institutionnelle et de crise électorale et politique à répétition, sur fond de régression économique accélérée, il témoigne de la supériorité (historique) de l’expérience sur le renouveau ou le changement (et les esprits polémiques ajouteront : de la supériorité de l’habile Enex Jean-Charles sur le brillant Fritz Alphonse Jean, deux « pitit » du Grand Nord), en montrant que ce dernier n’est pas toujours aussi bienvenu, apprécié qu’on aime à le croire en Haïti.