Par Pierre-Raymond DUMAS Derrière trois des principaux candidats à la présidence se dresse l’ombre de trois anciens chefs de l’État : Maryse Narcisse (Jean-Bertrand Aristide), Jude Célestin (René Préval) et Jovenel Moïse (Michel Joseph Martelly). L’entrecroisement de leurs chemins ne remonte pas forcément à bien longtemps. Tout est dans les détails, et sérieusement. Le passé récent est lourd, le présent n’est pas léger non plus. Chaque candidat, en revendiquant publiquement ou pas le droit à l’héritage, a ses casseroles. On en discutera. C’est hypocrisie que ne pas le reconnaître. Anthologie difficultueuse – et dont les soubresauts politiques, économiques, institutionnels n’épargnent ni l’un ni l’autre – lesquels s’épaulent, trébuchent, se dévisagent, se concurrencent dans la controverse outrageante comme dans la fabrique des crises. Il n’y a pas de jeu de société plus actuel que « le qui est le plus malin ? ». Maryse Narcisse et Jude Célestin, lavalassiens ? Jovenel Moïse, anti-lavalassien ou « macoute » comme son parrain ? Rien n’est simple. On ne reprendra pas ici dans le détail les crises, dérives, malheurs, échecs, mensonges qui ont envoyé à la trappe ces trois anciens présidents. Loin de constituer un passé périmé où les vivants doivent faire place aux « zombis », les spectres sanglants, les victimes anonymes étendent leurs ombres sur un éternel présent, la longue chaîne de leurs bilans, dont l’Haïti d’aujourd’hui est à bien des égards le produit, nous conduit à cette campagne électorale brûlante. Le survol, en fait, comporte ici trois aspects, trois catégories de pensée. D’abord, par l’instabilité et la dissimulation qui ont entraîné la faiblesse des institutions démocratiques. Les deux interventions-occupations étrangères ont démontré, si besoin était, que les années 1990 ne se différencieraient pas des années 2000. Malgré le départ tant fêté des Duvalier, nous vécûmes dans un monde où la violence et la corruption, l’insécurité et le malheur sont toujours présents. Après l’effondrement des Forces armées d’Haïti en 1994, le pays n’a toujours pas eu droit à la stabilité et à la croissance qu’il pouvait ambitionner. Beaucoup de choses, dans ce processus démocratique heurté, nous semblent plus claires et plus compréhensibles avec la distance de trois décennies. Mea culpa ? Si le triomphateur du 16 décembre 1990 qui n’avait pas peur des difficultés a été contraint de quitter le pouvoir en deux occasions, son marassa qui était prudent et qui n’a jamais prétendu être un saint n’a pas su asseoir les bases solides de la démocratie. Quand Maryse Narcisse défend avec une loyauté d’airain le bilan et la personnalité visionnaire d’Aristide, on a toujours envie de se mettre au garde à vous. Si quelqu’un a justement été considéré comme un intrus (dixit Gabriel Fortuné) au sein de cette classe politique, fidèle à ses névroses, c’est bien le chanteur Sweet Micky. Un véritable camouflet ! Sweet Micky, pardon, Michel Joseph Martelly, président ! Sans lâcher sa ligne de conduite festive et jouissive ! Rien que ça. Rarement dans toute notre histoire chef d’Etat – amuseur public – a aussi bien et d’aussi près passé en dérision tout le monde, ou presque. Bien dans sa tête et dans sa peau, Jovenel Moïse s’est présenté avec, comme étendard, les actions du chanteur-président. Mais tout les sépare, sauf le boulet rose. Autant Michel Joseph Martelly le bon viveur, un déglingué même, est excentrique et spontané, autant Jovenel Moïse, aussi calme que réfléchi, fluet mais combatif, ne manque pas de caractère ni de vision. Une société de laisser-aller et de vœux pieux, sans mémoire ni justice, ouvre la porte à l’enfer, à des dérives épouvantables. Pourquoi l’assassinat et la disparition de Mireille Durocher Bertin, Pè Tijean (Jean-Pierre Louis), Yvon Feuillé, Jean L. Dominique, Jean Lamy, Robert Marcello, Brignol Lindor, Amyot Métayer,Evans Daniel sont-ils oubliés après avoir ému tout le pays ? Cascade de cadavres. Une telle impunité est odieuse. Ce ne sont pas là des crimes qui s’oublient si vite pourtant. Il reste difficile de faire bouger les lignes. Ensuite, l’autre héritage à nous légué par ces trois présidents, c’est l’état plus que rachitique de notre économie. Quand on regarde la trajectoire, de 1996 à nos jours, un mot s’impose sur tout le reste : stagnation avec risque de régression. Lavalas dans toutes ses variantes a fait du « kan pèp la » une vulgate de substitution, censée combler le vide dans les esprits par l’abandon du projet gauchiste de construction d’une société nouvelle (ce dernier s’étant brisé, avec la reconversion de Gérard Pierre-Charles, contre la réalité). On voulait sous Aristide et Préval nous enfermer dans le dilemme d’un capitalisme libéral, « ouvert le corps », cynique et axé sur la privatisation, et d’un anti-néolibéralisme tapageur, populiste et idiot. À cet égard, un sérieux clivage sépare les deux versions lavalassiennes (Aristide et Préval) entre elles, plus qu’il n’oppose une tendance libérale qui aspire enfin à redevenir gestionnaire – pour ne pas dire affairiste (« Haïti is open for business » du gouvernement Martelly/Lamothe) – à une tendance anti-néolibérale qui prétend soudain rester étatiste. En somme, avec la politique néo-libérale appliquée « lavalassement », tous les repères idéologiques ont été bouleversés. C’est un fait qu’aujourd’hui la critique du modèle néo-libéral appliqué sagement par René Préval et combattu sournoisement par Jean-Bertrand Aristide s’exerce volontiers dans nos rapports avec la République dominicaine sous sa variante contrebandière. Les succès éclatants de l’économie dominicaine, comparés au marasme qui touche beaucoup de secteurs de la vie nationale, en disent long. Chaque jour qui passe voit cette dernière s’organiser et peser davantage sur notre économie et sur les choix qui engagent notre avenir. Autre preuve fâcheuse de cette déchéance : la corruption. Si elles n’ont jamais entravé leur percée ni vraiment terni leur aura, plusieurs affaires de corruption et de concussions flottent sur la tribu lavalassienne et l’équipe Tèt Kale. Quelle que soit notre famille politique, nous devrions réagir plus fortement en voyant notre pays victime de la montée en puissance de ces actes de prévarication et de détournement des fonds publics. Le propos de départ est fort médiatisé : le dépeçage du Fonds PetroCaribe – pour citer l’exemple le plus spectaculaire – ne se réduit pas à un affrontement clanique. C’est l’arbre qui cache la forêt. Toutes les familles politiques sont impliquées.Qu’on en juge : le rapport Latortue éclaire quelques ténèbres et rend, non sans insuffisances, compréhensible ce qui se passait sous Préval et Martelly en matière de gestion et de politiques d’investissement. Du déjà vu puisque le rapport Paul Denis en témoigne. Il ne fera pas de doute pour les historiens futurs que les présidences d’Aristide, de Préval et de Martelly, en dépit des différences en matière de style de pouvoir et de rapports interétatiques, ne seront qu’une seule et même période de déclin, de catastrophes (naturelles et autres), de crises. Enfin, vouloir dresser un panorama pour le pays en matière de réformes ratées – toutes – présuppose que l’on pose les vraies questions. On n’a pas pris de grandes décisions pour moderniser le pays. Pour preuve, pas question de s’attaquer aux problèmes de l’environnement et de l’aménagement du territoire, de prendre des décisions impopulaires, même si elles sont urgentes et vitales. Il vaut mieux se plaindre. Nous avons l’éternité devant nous… En Haïti, on n’ose pas les réformes (judiciaires, économiques, policières, administratives) parce qu’on s’oppose au changement. Mais c’est certainement l’absence de changement qui explique cette faillite collective. Autant de raisons pour faire nos réformes. Après y avoir moi-même beaucoup cru, je n’en suis plus si sûr. Et j’en arrive à penser que la vraie différence est entre ceux – une infime minorité sans leviers de commande – qui ont conscience des enjeux et tous les autres. En ce sens, le clivage lavalassiens/anti-lavalassiens s’est dissous dans la même inertie ; c’est un conservatisme qui coûtera cher à l’avenir du pays.