Les réformes institutionnelles mal ficelées ont donc des conséquences tragiques. La réforme policière, initiée en 1995 par nos tuteurs internationaux à la suite de la «démobilisation» des FAD’H, a été construite sur des failles. C’était au départ un projet hâtif, sans doctrine exacte, donc, avec une dimension lacunaire tant sur le plan programmatique que sur le plan de la formation et du recyclage des anciens militaires et des jeunes «écoliers» - par opposition aux académiciens. Si quelqu’un a le droit de témoigner, plus de vingt ans après, sur ce « désastre » institutionnel, c’est bien le président Jocelerme Privert qui a reconnu, sur un ton surexcité, énervé en fait, que la police nationale (n’ayant pas les compétences d’une armée) est incapable de sécuriser les convois humanitaires.
On les voit cheminer ces jours-ci, par-ci par-là, dans cette sinistre capitale post-2010 pour se diriger dans le grand Sud dont personne n’imaginait voilà six ans qu’il puisse être un jour une région dévastée, comme autrefois, sous Magloire (Hazel, 1954) et Papa Doc (Flora, 1963). Dieu-la-Miséricorde ! Impressionnants d’enthousiasme, ils viennent de toute l’Amérique, de l’Europe et de notre voisin pour venir en aide à un peuple en détresse. Il est naturel que tout un discours bruyamment nationaliste se gargarise à « la sauce salami », pour utiliser l’expression de Jetry Dumont, et ne soit plus tenu que par une poignée de survivants du séisme du 12 janvier 2010 ou quelques patriotes enfermés dans leur bulle passéiste. Mais, si l’on veut ancrer un vrai mouvement de refondation de la nation d’Haïti, menacée en permanence par les séismes et les autres catastrosphes naturelles, il faut créer les conditions permettant ce nouvel élan en termes de sécurité publique. À chaque fois, à chaque période de crise politique intense (2004) ou à chaque échéance électorale, les défaillances de la PNH, dont l’histoire tumultueuse est parsemée d’innombrables évasions suspectes de prisonniers, surgissent de façon spectaculaire. Dans l’ex-Haïti des FAd’H, les forces multinationales ont joué les pompiers de service sans pouvoir conjurer la menace d’autres faillites sécuritaires.
Voilà vingt ans, tout le monde – enfin les esprits les plus avisés – se demandait à la longue comment elle allait à la fois assumer sa nouvelle mission de garante de l’ordre public et réussir la greffe délicate de la sauvegarde des vies et des biens. L’ordre étouffant des « attachés », qui sous-tendait l’armée, volait en éclats avec le retour à l’ordre constitutionnel en 1994. Mais tout le monde – les lavalassiens toutes catégories confondues - en première loge – se demandait comment cette « kraze zo », morte de ses propres dissensions et aveuglements, résisterait au grand choc des troupes Yankees. Soudain, la superstructure militaire sous toutes ses composantes – y compris communicationnelle – disparaissait. Chacun sentait bien, alors, que rien ne serait plus comme avant. Mais c’est peu dire que, dans cette nouvelle Haïti sans les FAd’H, le bilan sécuritaire n’est pas positif. Le nouvel ordre, ou le nouveau désordre, qui ne doit rien au hasard, n’est pas toujours incomparable, loin de là. Plombé par des géniteurs sceptiques et nonchalants, il sécrète des drames et de nouvelles frontières entre les nouveaux agents de l’ordre et les détenteurs du pouvoir, entre les détenteurs des armes à feu (indistinctement) et les nouveaux agents du crime organisé. L’État n’est plus le seul détenteur de la violence ! L’impunité pullule. Ce sont là les prix et les risques de cette interminable transition démocratique aux résultats insensés et infamants.
L’échec aujourd’hui des forces de l’ordre, s’il y a un (n’est-ce pas ?!), est avant tout organisationnel. C’est que la nouvelle carte qui s’y dessine en 1995 révèle des lignes de fracture socio-historiques et géopolitiques autrement plus complexes, redoutables. En matière de respect des droits humains et de lutte contre le banditisme, mais aussi en matière de gestion des catastrophes en tous genres. Pour l’essentiel, malgré tous les plans de réforme, malgré les énormes sommes dépensées, malgré les bonnes intentions des formateurs étrangers (Canadiens, Français, Nord-Américains, etc.) et les efforts de « vetting », elles n’ont pas tenu le double pari d’une institution proactive et dissuasive, alors que le départ programmé de la MINUSTAH se rapproche à vitesse grand V. Le malheur est que cette police (affublée dans le temps de l’épithète « pèpè ») qui n’est pas à l’abri d’une nouvelle rechute est soumise à trois maux de plus en plus manifestes : l’étroitesse de ses capacités d’intervention en matière de protection civile et environnementale ; l’impuissance dont elle fait montre dans la plupart des régions reculées du pays, faute de couverture et de présence étatique (avec pour conséquences tragiques, entre autres, l’insécurité routière en provinces) ; enfin, le laisser- aller favorisé par la faiblesse de la chaîne de commandement. Or, l’interrogation «À quand une nouvelle force armée ?», récusée par une partie croissante du pays, n’a pas encore trouvé de réponse consensuelle. Il y a là une sorte de diabolisation sous l’influence étrangère.
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