Par Pierre-Raymond DUMAS La note de presse ainsi que la résolution signées en date du 18 octobre par les honorables juges de la Cour de cassation de la République pour remplacer la présidence plus-que-spéciale de Jocelerme Privert en référence à l’article 149 de la Constitution de 1987 n’ont rien d’anodin, n’en déplaise aux uns et aux autres, surpris, stupéfaits même, par tant d’outrecuidance. On les prend pour des « nostalgiques du pouvoir », des obsessionnels, des hommes manipulés, des frimeurs, en ces temps postcycloniques et en pleine période électorale (au nouveau calendrier contesté, il faut le souligner). Et ils sont vraisemblablement tout cela à la fois. Mais, même après une catastrophe, la politique ne perd pas ses droits. Ni les manœuvres ni les tractations. Rien n’est étonnant dans cette République en plein déclin. Excellent point d’appui que la Cour de cassation – n’en déplaise aux supporters des amendements constitutionnels initiés en 2009 sous René Préval – pour grimper sur l’échelle qui mène au pouvoir. À mort, crient les éternels mauvais perdants, la transition Privert ! Il y a de l’espace, du potentiel, des horizons nouveaux, de l’espoir et même de la chance dans la démarche de la Cour de cassation qui met la pression sur le gouvernement provisoire et le Conseil électoral provisoire ! C’est le jeu, dans un pays à risque, laminé par la campagne électorale la plus longue de toute son histoire, et il en vaut la chandelle ! Ce jeu fera l'illusion, jusqu’au prochain scrutin, à la prochaine crise. Après un Michel Joseph Martelly, un tel sprinter arrêté partiellement dans sa course (électorale), avec ses gestes provocateurs, ses déclarations à l’emporte-pièce et sa vulgarité assumée, et un Jocelerme Privert, finaud, mais coincé, couvé par l’establishment politique et économique, pris dans la tourmente post-cyclonique, si les six juges de la Cour de cassation intriguent, irritent ou font rire ou pitié (c’est selon), on devrait leur demander les objectifs et la faisabilité de leur « rebondissement » inattendu. À quelles fins ? Pour y répondre, il suffit d’imaginer une fin catastrophique de la transition Privert en cas de cyclone électoral ou d’un autre cyclone. On ne peut pas faire comme s’il n’y avait pas de solution de rechange à une crise qui a trop duré. Trop ! Infestée de mal élus, Haïti, oublieuse, n’a que faire d’eux, pour le moment. Avec leurs appuis connus et inconnus, ils sont « en réserve de la République ». Celui (le président de la Cour de cassation ou un de ses pairs) qu’on prend aujourd’hui pour un candidat marginal à la présidence intérimaire, un farfelu écarté par les amendements constitutionnels de René Préval, peut se révéler, dans le contexte d’une autre transition, un prétendant incontournable. Les extrémistes mis à part, l’Haïti politique et civilisationnelle se sépare de plus en plus en deux grands courants : ceux qui prônent une révision constitutionnelle radicale (les chantres infatigables de la Conférence nationale ou des états généraux de la nation) et ceux qui s’accrochent à la continuité actuelle faite de crises à répétition et de régression en tous genres. Aujourd’hui, le deuxième courant s’épuise et les faillites sont nombreuses. Portés vers les disputes de salon, nos élus n’apparaissent plus comme des forces de contrôle et de proposition. Depuis le départ de Jean-Claude Duvalier en 1986 et le coup d’État-embargo de 1991, depuis le retour à l’ordre constitutionnel en 1994 et la seconde intervention étrangère suivie de la présence onusienne en 2004, la situation de notre pays n’a fait que s’aggraver, tandis que le personnel politique continue de poursuivre les mêmes querelles avec les mêmes « petites têtes » (Pierre Buteau dixit) et la même véhémence. Cette transition qui n’en finit pas de finir avec ses crises qui ne font que commencer n’est pas exclusivement à l’origine du déclin national, qui remonte à la fondation de la nation, mais elle a accéléré le décrochage en créant un régime semi-parlementaire improductif et corrompu entretenu par un système des partis totalement creux. Il ne peut, par principe, exister de régime libéral sans partis politiques vigoureux. Seule une réforme constitutionnelle et institutionnelle en profondeur est salvatrice. Un gouvernement légitime peut-il y arriver en présence d’un Parlement (mal) élu, composé majoritairement de profiteurs et d’écervelés ? Doit-elle passer par la table rase, impérativement ? Dans le cas du premier courant qui dépasse les compétences académiques des membres du pouvoir judiciaire, il y a tant à faire qu’il est inévitable à l’avenir.