Le ministre de l’Agriculture, Guito Laurore, a confié au journal, jeudi soir, n’avoir encore « signé aucun papier, aucun accord avec le Canada », six jours après l’annonce de Marie-Claude Bibeau, ministre du Développement international, de l’allocation d’une enveloppe de 50 millions de dollars sur cinq ans pour un appel à propositions de projets en vue de renforcer l’agriculture dans les départements affectés par l’ouragan Matthew, conformément aux priorités du gouvernement haïtien début octobre. Aucune information sur cette allocation ne lui été communiquée lors de la réunion de la ministre du développement international du Canada avec le PM et d’autres ministres, a expliqué Guito Laurore. C’est lors d’une conversation avec le ministre des Finances, Yves Romain Bastien, que Guito Laurore dit avoir appris que, dans une enveloppe du Canada pour Haïti, « l’agriculture avait le plus gros morceau ». Le représentant de la FAO, au courant de cette affectation, a aussi évoqué ce financement avec le ministre. Il n’y a pas encore d’accord, de papier signé, a insisté Guito Laurore, soulignant que les priorités du plan d’action du ministère sont connues. Au ministère, il y a un plan de réponse qui va au-delà de 2017 qui ne prend pas en compte uniquement les départements touchés par l’ouragan Matthew, a expliqué Guito Laurore. « Nous n’avons pas pris en compte uniquement les zones frappées par Matthew mais celles à hautes potentialités agricoles dont le Plateau central pour l’élevage, l’Artibonite pour la production de riz et canne à sucre et l’arboriculture. Le Nord-Est n’est pas oublié. Nous n’avons pas laissé la pêche qui est très négligée », a expliqué le ministre de l’Agriculture Guito Laurore. 5 milliards de dollars américains sont nécessaires pour réaliser ce plan. Il est prévu la construction d’infrastructures agricoles, de microparcs pour conditionner et transformer les produits destinés à la consommation locale et à l’exportation, a-t-il dit. Le ministre de l’Agriculture a par ailleurs expliqué que les interventions post-Matthew « avancent assez-bien » même si plusieurs partenaires attendent la fin du processus électorale pour accélérer leurs interventions. Ce qui n’est pas le cas pour la Banque mondiale et la BID qui ont « reprogrammé » leurs allocations, réalisé des actions précises. Un accompagnement est fourni aux agriculteurs pour labourer leurs champs et de l’argent est investi dans des programmes de curage de canaux d’irrigation. Plusieurs partenaires avaient promis leur accompagnement. Ils attendent la fin des élections. C’est seulement la FAO qui nous accompagne. La Banque mondiale et la BID ont reprogrammé leurs allocations.17 tracteurs, en attendant l’acquisition prochaine de quarante autres participent à des opérations de labourage. Des contrats pour un montant de 25 millions de gourdes ont été passés avec des firmes pour effectuer le curage de canaux d’irrigation. Cela permet à l’argent de circuler dans les zones sinistrées, a expliqué Guito Laurore. Le Trésor public a financé à hauteur de 150 millions de gourdes des interventions. La Banque mondiale intervient dans un programme avec le ministère de 68 millions de gourdes, Fida 32 millions de gourdes dans les Nippes et les Palmes. La BID réalise des actions en faveur de la pêche avec une enveloppe de 100 millions dans le Sud et la Grand'Anse, a détaillé le ministre de l’Agriculture, Guito Laurore. En ce qui concerne l’aide canadienne, sans langue de bois, l’agronome Michel William a souligné que généralement les investissements du Canada en Haïti étaient gérés par le personnel canadien sans que le gouvernement haïtien ait le moindre droit de regard sur ce qui se fait et comment ça se fait. Michel William, vieux routier du secteur, se réfère « à l'action du projet dénommé Système de financement des assurances agricoles en Haïti SYFAAH qui opère depuis 2011 avec un budget de 21 millions de dollars ». « Ce projet d'assurances agricoles ne finance pas la production agricole, mais couvre le crédit agricole que donnent certaines banques commerciales aux petits paysans au taux de 34-35% l'an contre une garantie de 70% de la SYFAAH aux banques », a-t-il dit. « Par exemple, a poursuivi Michel William, à la suite de l'inondation des rizières de la plaine de Torbeck lors du passage de la tempête Matthew, les banques commerciales ont droit aux fond de garantie des assurances du SYFAAH et le planteur de riz n'a droit à aucun dédommagement. Le SYFAAH se proposait d'aller aux assurances récoltes, mais après cinq ans de fonctionnement, cette composante du projet n'a jamais été rendue opérationnelle », a affirmé l’agronome Michel William. Le Canada a financé d'autres projets agricoles en Haïti et c'est encore à travers les ONG. Ce fut le cas d’Agroforesterie de Nippes. Les projets ont été réalisés avec la coopération sud-américaine comme ce fut le cas pour IICA et Prohuerta de l'Argentine. Il y avait aussi le projet de développement local qui n'existe plus. Ces projets basés tous sur des appels à propositions ont disparu sans laisser de trace sur le terrain, a souligné l’agronome Michel William. Cette fois, la coopération canadienne se propose de financer des projets agricoles à hauteur de 50 millions de dollars sur cinq ans, soit 10 millions de dollars par an. Le Canada vise à travers ce financement la promotion du genre et les jeunes qui en majorité n'ont pas de terres ou travaillent des parcelles dont la superficie économiquement rentable pour eux n’égale pas le huitième de leurs besoins en espace cultivable, a illustré l’agronome Michel William. Pour Michel William, « l'appel à propositions se veut une démarche entièrement ONGiste qui ignore la faiblesse de l'institution sectorielle , MARNDR, sur le terrain » . « Cette démarche, a-t-il poursuivi, a toujours été celle priorisée par le Canada et qui n'a jamais donné de résultat sur le terrain, parce qu'au départ du projet, le personnel du projet s'en va avec lui », a-t-il noté sans faire l’économie de ses propositions. Comme tous les rapports faits au sujet des dégâts causés par l'ouragan font état de l'absence du MARNDR dans ces communes, voire dans les sections communales, il serait de bon ton que le Canada envisage de prendre en charge sur contrat un personnel institutionnel appelé à continuer à fournir les services essentiels de l'État au départ de l'ONG ayant gagné cet appel à propositions. Ce personnel institutionnel travaillerait en régie avec l'ONG qui se confinerait dans un rôle de financier et de contrôleur, a insisté l’agronome Michel William, qui milite en faveur de la « création de services en amont et en aval de la production ». C'est en anticipant que l'ONG connaît déjà la zone et présente un appel à propositions qui tienne compte des besoins sentis des planteurs ou des éleveurs, ou des pêcheurs. Quel que soit le cas de figure retenu, l'appel à propositions pour chaque projet retenu devra s'évertuer à promouvoir au double niveau de la communauté et de la jeunesse les aménagements structurants destinés à fournir les services en amont et en aval nécessaires à la réussite du projet. Parmi ces services, on pourrait citer la promotion au niveau de la jeunesse, des producteurs de reproducteurs de porcs, de caprins, les boutiques d'engrais, des magasins de pêche, d’outillage agricole, un centre de mécanisation agricole, une chambre froide pour la conservation des prises de pêche, le crédit agricoles pour renouveler les stocks vendus, des aliments pour bétails, l’approvisionnement en poussins, les services d'entretien des routes pour le transport au marché, les services de communication, en essayant de valoriser les stations de radio locale pour l'éducation à distance des jeunes producteurs pour ne citer que ceux-là, a longuement détaillé l’agronome Michel William qui croit, au passage, qu’il faut que le SYFAAH revoit son approche...L'argent du crédit et des assurances ne doit pas être inclus dans l'enveloppe des 10 millons de dollars. Les fonds du SYFAAH viendront en renfort à l'assistance agricole canadienne dans les départements frappés par Matthew, a aussi proposé Michel William. L'agronome Patrice Condé, installé dans le Sud, a salué cette allocation et appelé au partage d'informations sur les projets. Le financement d'actions pour une agriculture résiliente qui place les femmes au centre peut être utile. «Quand les femmes ont des ressources, c'est toute la famille qui en profite», a-t-il dit au journal.