L’avertisseur enroué d’un tap-tap déglingué est hystériquement écrasé par un chauffeur impatient, pris dans un bouchon. « Mache salopri w la, bèk fè», hurle-t-il à un autre automobiliste, obligé de traverser avec précaution un segment de la grand-rue, à hauteur de la rue des Césars, où détritus, boue et autre malpropreté semblent être cultivés. Quelques centaines de mètres plus au nord, jusqu’à la rue St-Martin, le décor est le même ou presque sur la chaussée en béton hydraulique de cette artère célèbre de Port-au-Prince bordée par de nouveaux dépôts et des ruines de commerces effondrés le 12 janvier 2010, aujourd’hui squattés par des marchands complètement insouciants et acclimatés avec un tel niveau d’insalubrité. « Fatra pa touye Ayisyen », plaisante un portefaix costaud, « bèf chenn » à ses heures, un mouchoir rouge sang roulé sur l’encolure d’un t-shirt Polo bleu.
La descente aux enfers ne date pas d’hier. « C’est comme ça depuis un bail. Mais, ces temps-ci, aucun effort n’est fait pour ramasser les détritus», explique Sonia Antoine, qui vend de tout, en fonction des liquidations de la semaine. Quelques savons dans une cuvette, elle suit sa route vers rue Macajoux, entre de vieux camions, des « school bus » en fin de vie, venus des Etats-Unis. « Tchuips !!!! Ce n’est pas croyable ! Trop de malpropreté », lâche entre énervement et lassitude Emilienne Joseph en attendant que l’autobus qui se rend à la Plaine du cul-de-sac se remplisse. Pour cette femme de 56 ans, faire des courses au centre commercial de Port-au-Prince une fois par trimestre est une épreuve. Elle est rongée par la nostalgie au point de donner raison à sa tante. Sa tante, 69 ans, a préféré ne pas lutter contre un glaucome qui la rendait aveugle progressivement. « Je préfère la cécité, comme ça, je garderai dans ma tête mes beaux souvenirs de ce pays, de Port-au-Prince », me disait-elle, témoigne Emilienne Joseph dont les cinq enfants vivent à l’étranger.
Au bord de mer, à la mairie de Port-au-Prince, un peu à l’étroit dans des préfabriqués, personne ne se voile la face pour ne pas regarder la réalité d’une capitale qui croule sous le poids des immondices. « Nous sommes conscient de cette réalité », a concédé Kettyna Bellabe, maire assesseur, lundi 5 décembre 2016. Cela prend plus de temps que prévu pour trouver de l’aide et le support nécessaire pour créer un système de gestion de déchets, a-t-elle poursuivi. Pour le moment, le problème est au niveau de la collecte. Avec ses moyens limités, la voirie, plus de trois cents employés, une centaine de brouettes, quatre compressifs à peine dédouanés... fait de son mieux pour déposer les détritus dans les points de collecte, a-t-elle expliqué, soulignant que la mairie n’est « pas responsable du ramassage ». Le problème, c’est le SMCRS. Il ne parvient pas à faire le nécessaire. Sur les 19 circuits disséminés sur les 36 km2, superficie de Port-au-Prince qui compte presque un million d’habitants, il y a quatre compressifs, soit un manque de 15 compressifs. (Il n’y a pas photo). L’amélioration n’est pas pour demain.
Cependant, la municipalité dit être dans l’action, dans le refus d’accuser le coup. Elle cherche des machines lourdes, envisage un partenariat avec le secteur privé pour faire la gestion des déchets, sans le SMCRS, assume Kettyna Bellabe, qui est « favorable à une redevance pour le ramassage des détritus dans la capitale ». Pour cela, il faut mieux connaître la municipalité, ses potentiels. 52 000 propriétés bâties ont été recensées, a indiqué le directeur général de la mairie, Juan Carlos Chevalier. La mairie fait de son mieux pour aussi élargir l’assiette fiscale, pour collecter les redevances d’affichage par exemple. Il faut dégager des ressources pour agir, poursuit le directeur général de la mairie de Port-au-Prince dont la masse salariale est de 19 millions de gourdes pour l’exercice en cours, soit moins de 20 % du budget global, a expliqué Juan Carlos Chevalier, qui compte beaucoup sur la coopération avec le Canada à un moment où le SMCRS traverse le désert, sans oasis à l’horizon.
Plus à l’est, non loin de l’aéroport international Toussaint Louverture, à une vingtaine de minutes en voiture, en sortant de la mairie de Port-au-Prince, le SMCRS, à Maïs-Gâté, ne pète pas la forme. A l’entrée, l’écriteau SMCRS, peint en vert, est craquelé. La fuite d’un tuyau alimente une plaque limoneuse et des plantes sauvages, comme un petit jardin suspendu, avant de trouver les allées des bâtiments administratifs qui tombent en ruine. Par endroits, il n’y a plus de plafond, plus de climatisation et quelques ampoules en néon qui n’éclairent plus. Dans la cour arrière, il y a, dans le « cimetière » des camions, des pelleteuses et autres équipements. Les camions sans moteur, sans pneus, estampillés SMRCS et flanqués, dans certains cas, des noms des pays donateurs sont garés, sans espoir de renaissance. « La situation du SMCRS est grave. Elle va s’empirer parce qu’on n’a pas de moyens », a confié Louis Borgela Jocelyn, coordonnateur au SMCRS. Actuellement, l’institution, qui compte 1 200 employés, dont 400 pour l’administration, a seulement une dizaine de véhicules fonctionnels. 4 à 5 compressifs et 5 bascules. Le CNE a prêté entre 5 et 10 bascules au SMCRS alors que pour fonctionner normalement, il faut 60 compressifs et 20 bascules pour pouvoir ramasser entre 2 000 et 3 000 m3 de détritus par jour au niveau de 8 communes de la zone métropolitaine. « Nous sommes très déçu », a indiqué Louis Borgela Jocelyn.
« Le grand problème du SMCRS, c’est qu’on n’a pas de budget d’investissement », a-t-il expliqué, soulignant que la réparation d’équipements vieux d’au moins sept à huit ans peut fonctionner deux ou trois mois avant de tomber en panne. « Nous avons un budget de redémarrage de 10 millions de dollars », a révélé Louis Borgela Jocelyn, qui croit aussi nécessaire d’avoir un budget d’investissement de 2 millions de dollars us l’an pour le SMRCS. Pour le moment, le MTPTC, le MICT n’ont pas encore entamé le chantier du renouveau, selon Louis Borgela Jocelyn qui, lui aussi, estime utile une « taxe spéciale pour le SMCRS ». « Il suffit de demander aux citoyens de payer la taxe pour le ramassage de détritus. Ils paient l’impôt locatif. C’est à l’Etat de prendre les dispositions pour collecter cette taxe », a-t-il estimé, soulignant que pour les fêtes de fin d’année, il faut faire quelque chose…
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