Par Pierre-Raymond DUMAS Les nouvelles ou récits qui peuvent intéresser le grand public haïtien ne sont pas très courants et se divisent en deux catégories : les nouvelles pour jeunes et les nouvelles à caractère éclectique (un peu de tout). Délicieuses amuse-gueule, les deux derniers recueils de Kettly Mars («Et tant pis pour la mort» et «Laquelle de nous était Eurydice ?» C3 Editions, Avril 2014) répondent bien à cette catégorisation. Ah ! l’enfance … Ce fut son élixir, sa panacée, et elle nous en sert des morceaux de bravoure qui éclairent d’une lumière aveuglante les arcanes de l’accouplement de la mémoire et de l’imagination. En lisant le premier avec ses quatre nouvelles (Et tant pis pour la mort, Damballah aux reins, Dans l’antichambre du paradis, Barbie blues), on se prend à leur envier à la fois la simplicité et la sophistication, c’est-à-dire la gravité du propos dans toute sa cruauté (Et tant pis pour la mort) ou l’enflure allégorique du binôme Paradis-Enfer qu’incarnent la vie sur le sol natal et le rêve d’outre-mer (Dans l’antichambre du paradis). L’attrait sexuel dans «Et tant pis pour la mort», nouvelle pleine de sens où refait surface un univers désolant, rajoute à la cruauté du drame. On ne trouvera rien à dire ici, sinon que l’art de la concision est très compact et très dramatique. Pour agrémenter l’impeccable et passionnant talent de séductrice transgressive dont elle est la voix, Kettly Mars qui nourrit une vraie passion pour le cinéma et la photographie nous propose un conte haletant sur l’homosexualité masculine (Barbie blues). Sans gêne ni contrefaçon. S’y déchaîne le jeu des confidences les plus bouleversants comme de la franchise la plus résignée … Car elle s’est vouée, dès son entrée en littérature, à une seule et dévorante passion : décrire, saisir les sentiments. Frappées par une inexorable allégresse, composées d’images et d’obsessions vivantes, ses premières productions (Feu de miel, poèmes - 1997, Feulements et sanglots, poèmes - 2001, Un parfum d’encens, nouvelles - 1997, Mirage-Hôtel, nouvelles, 2002) sont donc la meilleure manière d’aborder le contenu de son œuvre empreinte d’une sensualité torride. Tragédie, sexualité, fureur, oblicité d’une représentation tragique du monde, croisement entre le rêve et la réalité, cet enchevêtrement thématique sera fondateur de la lignée des publications de Kettly Mars qui y puisera sans cesse, comme si elle avait trouvé un trésor, ce qui allait guider son regard. L’humour grimaçant de Kettly Mars est bien connu, sa verve inquiétante également. A cet égard, Dans l’antichambre du paradis est un modèle de raillerie et d’autodérision. L’ironie joue avec le désarroi pour stigmatiser tout un peuple de chômeurs et de «rêveurs» aux yeux tournés vers le paradis que représente l’Amérique du Nord ou la Caraïbe. Une hantise incontournable. En parcourant le second recueil de trois nouvelles dites jeunesse (Monsieur Box, Les molosses de madame Laruche, Laquelle de nous était Eurydice ?) on s’étonne de tomber sur une auteure aux fibres nostalgiques. Fragments d’autobiographie à peine voilée, le recueil «Laquelle de nous était Eurydice ?» se présente comme une enfilade de souvenirs d’enfance, dans tous les sens du terme. Un titre étrange, soit dit en passant, pour un recueil qui ne l’est pas moins, et qui a été inspiré à Kettly Mars par le fameux film «Orphée Négro», commenté au début de la narration. Souvenirs ordinaires, communs. L’enfant-narratrice ne semble éprouver aucune hypocrisie, et les adultes ont des gênes crochus que l’on ne peut que «condamnés à la réclusion». «Les molosses de madame Laruche» en dit plus long sur les peurs enfantines que certains textes psychanalytiques : le monde réel et le rêve noir s’embrassent. C’est déjà beaucoup : une réussite saisissante. D’une sensibilité touchante et goguenarde, la nouvelle «Laquelle de nous était Eurydice ?» n’échappe pas à cette règle : réalité et illusion se chevauchent, s’entremêlent à travers une écriture sautant et retombant dans un suspens et semant la mort (apparemment) sur son passage. Ou le regret, la peine, la méprise : «Monsieur Box» s’engouffre dans un répertoire qui greffe sur le réel curiosité enfantine et penchant pour le bizarre. La douleur de l’enfant, pour irrémédiable qu’elle soit, n’en demeure pas moins teintée de tendresse. Et après avoir lu et relu ces histoires achevées, pleines de tendresse, de violence et de petites énigmes dans un monde perdu, force est qu’avec ces deux petits recueils, Kettly Mars qui s’interdit ce qu’on nomme en peinture des aplats, se place dans la catégorie pas si nombreuse ni imposante des nouvellistes haïtiens prometteurs. Pas aussi prolifiques que Gary Victor. Et si c’était momentané ? Tout le monde sait que le roman a tendance à supplanter la nouvelle. C’est affreusement vrai. Admettons qu’il y a une intelligence spécifique de la nouvelle, sans lien immédiat avec celle qui peut se déployer dans d’autres genres. En ce sens, on peut se réjouir que Kettly Mars ait réussi avec éclat dans la réalisation de ses nouvelles.