« Mwen grangou !» C’est l’une des premières phrases que je retiens de mon échange avec Mélissa St-Vil, alors que celle-ci me reçoit dans sa chambre à l’hôtel Oasis. Avenante, je lui propose de prendre son lunch avant l’entrevue. Ce n’est qu’alors que l’athlète m’explique qu’elle ne peut pas manger. La pesée des boxeurs a lieu le jour suivant, pas question de courir le risque d’aller au-delà des 130 livres. La pesée, incontournable pour un combat de boxe, permet de savoir si les pugilistes sont conformes à leurs catégories. Dans ce sport où la puissance physique a une place primordiale, chaque livre compte. Notre concurrente mangera une fois ce cap franchi ! La faim n’arrive néanmoins pas à avoir raison de la bonne humeur de la boxeuse. C’est une jeune femme simple, aux manières courtoises et pleine de vie qui répond à mes questions, d’une voix fluette. En jump suit et flip flop, avec pour seul artifice du brillant à lèvres, elle ne correspond pas tout à fait à l’image qu’on se ferait d’une boxeuse. Elle a néanmoins l’allure d’une sportive. Ventre plat, des formes bien prononcées et des biceps tracés, Mélissa, comme on dit, est « fit ». La jeune athlète, sans se faire prier, revient sur les moments forts de sa vie. Son créole est hésitant, mais elle insiste pour s’exprimer dans sa langue maternelle. Née à New York, Mélissa St-Vil a passé une partie de son enfance en Haïti, dans un couvent à Carrefour, avant de regagner la Big Apple. Ces quelques années au pays, l’attachement de sa mère à la culture haïtienne et sa vie à Brooklyn la gardent connectée à cette patrie dont elle porte désormais les couleurs dans ses matches de boxe. Les premiers pas de la jeune femme dans la lutte se font très tôt. Grognonne, elle se durcit les poings en tapant sur ses proches. « Je me battais tout le temps à l’école. Je me battais avec mon frère, et avec mon cousin aussi », raconte-t-elle dans un rire franc. Cette discipline n’est pourtant pas le premier choix de celle qui s’est essayée à la danse, la nage et la course. Mais, un peu plus tard, la boxe se révèle sa véritable échappatoire, l’activité qui lui permet de s’exprimer et aussi de s’éloigner de ces scènes qui la hantent, comme les images de son père la frappant ou encore tabassant sa mère. Elle est aussi motivée par un vibrant désir d’apprendre à se défendre. Ainsi, à l’âge de 17 ans, elle s’adonne entièrement à ce sport. Un an plus tard, elle fait sa première bataille en tant qu’amateur et devient boxeuse professionnelle à 22 ans. Être boxeuse professionnelle vient avec ses sacrifices et restrictions. L’athlète doit se soumettre à un régime drastique. Pas de riz ni de pain blanc, pas de friture… et beaucoup d’exercices. Un pari difficile pour cette amoureuse du bien-manger et grande supportrice de la cuisine haïtienne. Aussi, Mélissa qui combat 3 ou 4 fois par an, n’a pas trop le temps de souffler vu que la préparation intensive commence généralement 2 à 3 mois avant chaque combat. Pourtant la jeune femme se décrit comme une viveuse. Quand elle n’est pas au gym où elle dispense d’ailleurs des leçons de boxe, la jeune femme va au cinéma, au club… Elle prend aussi plaisir à marcher dans les rues de Manhattan. Sinon, grande amante de la cuisine et de la nourriture, elle aime se retrouver, chez elle, autour d’un bon repas avec ses proches. À 33 ans, Mélissa, qui se dit féminine jusqu’au bout des ongles, n’est pas encore en mesure de dire quand elle arrêtera de se battre professionnellement. Talons hauts, maquillages, ongles bien manucurés, cheveux toujours soignés font partie du quotidien de la boxeuse qui, quand elle n’est pas à fond dans la préparation d’un combat, accorde une grande importance à son apparence. « M renmen kale kò m ! Quand les hommes me voient, ils pensent d’abord que je suis nageuse, coureuse, mais jamais boxeuse », dit-elle dans un rire. Sans vouloir terroriser ces messieurs qui déjà craignent sa poigne, l’athlète se contente de leur dire : « Si w jwe avè m, m ap fè w konn jòj ». Toutefois, la jeune femme, qui est actuellement célibataire, rêve de fonder une famille et d’avoir des enfants, alors après, quand elle aura arrêté de boxer comme le souhaite sa mère. Mais bien sûr on n'est pas encore là ! Ce vendredi, Mélissa St-Vil remonte sur le ring pour affronter l’ex-championne du monde du Mexique, Jessica Gonzalez. À l’approche de ce gros combat où elle mettra en jeu sa ceinture durement acquise, la jeune femme se montre sereine. « Mwen pare. Mwen pa ka tann ». Mais regardant déjà au-delà de ce duel, la jeune femme rêve déjà de combattre pour la ceinture d’or. « Se sa m vle. M pral pran l ! ». Et elle n’en dira pas plus. Sa pesée accomplie ce jeudi 30 mars– elle fait 128 livres – l’athlète peut maintenant se reposer et surtout satisfaire son palais en attendant le combat.