Soufflant, essoufflant programme, patchwork bigarré ou ready made dont il est presque impossible de saisir le motif dominant : au mois de mai 2015, les éditions Chimen du festival Quatre Chemins ont fait paraître leur premier livre. Il s’agit de trois pièces de Syto Cavé réunies en un seul ouvrage (« Brakoupe » suivi de « Mèt Katye » et « Kavalye pòlka »). Incrusté d’humour décapant, ce livre, mis en pages par les éditions C3 et préfacé par l’écrivain Lyonel Trouillot, compte 168 pages. Une image peinte de l’auteur surplombe la couverture. Le volume en entier est écrit en créole dans un langage voué au naufrage complet. Car Syto Cavé, l’un des dramaturges les plus respectés de la Caraïbe, est un défenseur de la langue créole, même s’il a beaucoup écrit en français. Et tout un chacun de défendre, au nom des «vertus de l’œil et du son», ce qu’on appelle «un retour aux sources : le goût retrouvé du théâtre et de l’illusion», grâce à la rue qui lui offre le cadre le plus approprié à son esthétique. Quand on y «entre», tout fait drame : les ombres du passé, les petits riens qui font le charme de la vie, les désirs inassouvis, les autoflagellations, les cicatrices emmêlées du temps, les déboires … « Brakoupe, 1987 » est une pièce de théâtre qui se joue avec trois personnages dont les noms ne sont pas révélés au cours du déroulement du texte ; « Mèt katye, 1988 » est construite sur six tableaux avec ces personnages : Tobi, Tinès, Gwo Doudoun ; « Kavalye pòlka, 1984 » que Lyonel Trouillot considère comme son chef-d’œuvre, qui a été l’objet de mon attention lors de sa première représentation à Port-au-Prince, est jouée en deux (2) scènes avec les deux personnages, Loreyal et Fatal. Des exercices de style réussis. Histoires sans destinataires. Ces pense-bêtes portent bien leurs noms. Tant pis pour nous si nous n’y voyons que du noir. Avec l’œil moqueur de ses facétieux personnages, Syto Cavé, artisan de la longue patience, fonctionne comme un satané amuseur pseudo-comique. Plutôt, il montre les bévues de Dieu. Voilà un mot convenable à cet esthète des calamités humaines – mais pas généralistes. Un besoin d’enfance, de nostalgie rythme nombre de ses textes. Les temps présents l’y incitent. Syto Cavé, animé par le désir de perfection, est pourtant un cabotin, pas un croyant, comme Dieu. Sa galipette préférée : la conversation à l’emporte-pièce. Enracinées dans un vieux passé populaire, ses pièces se passent dans la rue. C’est un as de l’assonance – et un heureux styliste du texte bref. Et cela dans des dialogues convulsifs, compulsifs, où les êtres deviennent des «fantômes», des «cris», des «totems». Or, même si l’on est en voiture, vitres filmées et climatisation à fond, il arrive qu’on soit très observateur. Préparés ou pas, jeunes ou adultes, nous lisons sur la quatrième de couverture du texte ces phrases prises dans la préface sous la plume de Lyonel Trouillot : « Se sèten, si pa t gen teyat ak pwezi Syto Cavé pou voye je sou yo, louvri yo san chire yo, mache sou yo san kraze yo, lari yo t ap manke yon bagay. Yon limyè. Yon tandrès. Yon zanmi. » L’étrange est que notre brillant et avisé préfacier nous a prévenus. Pareil au cascadeur qui triche aux cartes. C’est oublier que, pour Syto Cavé, amateur de masques, le réalisme n’existe pas et ne saurait tromper quiconque. Giono le dit si bien : «La vérité objective n’existe pas … ce qui importe, c’est d’être enchanté !» Même en pleine rue, marchant, vivant en plein air, les personnages de Syto Cavé, figures de cire ou presque, sont comme enfermés et ne parviennent à «sortir» que pour exprimer leur mal-être, leurs manquements, leurs souffrances. Chaque geste des personnages, chaque parole, compte dans ces miniatures, ce qui leur donne un air d’acteurs de Commedia dell’Arte égarés dans les Caraïbes. Le décor impose une économie de moyens qui favorise le symbolisme. Même la perspective semble brumeuse. Retentissantes de clameurs et de souvenirs, dépouillées à l’extrême, ces pièces, dont les scènes se déroulent dans la rue, mettent en vedette des gens généralement mal vus par la société. Foutus jusqu’au cou, incapables d’enrayer cette dérive, certains sont victimes d’une infirmité et pataugent dans un véritable mal-être de l’existence. Sales comme un peigne, d’autres dont le comportement, le malaise de vivre, les manques, les défauts, les négligences, etc., font pitié à certaines gens. Tous cumulent. En fait, ce qui distingue Syto Cavé du reporter ou du sociologue, c’est cette volonté, c’est ce pouvoir envoûtant de pénétrer les âmes par l’ironie et le grotesque, avec la seule énergie d’une ferveur aimante. Tout est pitoyablement désespérant dans ce théâtre. Est-ce cela la vie ? N’est-ce que cela ? Dans le cas de « Brakoupe » par exemple, l’une des pièces les plus populaires de Syto Cavé, il s’agit d’un individu qui a perdu son bras gauche par la méfiance de l’autre. Véritable soldat inconnu ! Le manchot de la pièce est un personnage jusque-là méconnu ou inconnu. Car les rues sont remplies de gens qui perdent leur bras gauche. Ce décor ne figure pas dans les atlas. Bâtis de mots, les comédiens dans la pièce essayent de retracer l’histoire du bras. C’est à partir de ce bras qu’ils pensent saisir quoi ? Concret et abstrait se mêlent ; le temps n’a plus de règles. En lisant cette pièce que relient de fausses toiles d’araignée, on aura tout appris sur l’enfance, l’analphabétisme, le désir, l’amour, la misère, la mémoire, la manipulation, et tous les desiderata de la vie d’un enfant. En une phrase, elle est faite d’humour et entraîne le public par l’absurde. Ratatouille lourdingue, «Brakoupe» est d’une vive sincérité. D’une étonnante vitalité. Et d’une proximité emblématique. Cocasse surtout. Avec vigueur, Syto Cavé, faut-il le préciser, s’est départi de cette conception archaïque du théâtre, inévitablement enroulée autour du classicisme ou de l’indigénisme, et a su s’ouvrir aux courants modernes : «Mèt Katye» restera l’une des pièces les plus surprenantes de la décennie passée. On a vite fait de la place entre Kafka, Beckett et Pinter. «Il y a pour moi, disait ce dernier, deux sortes de silences : un silence où aucune parole n’est formulée et un autre où l’on emploie des torrents de mots.» Le langage que nous impose «Mèt Katye», c’est une façon d’ouvrir une brèche dans l’univers compact de l’histoire ; cette étrangeté au monde, poussée à outrance, provoquant une désubjectivation d’histoire, dans une syntaxe parfois proche de la parodie. Dans les nouvelles comme ici ou ailleurs, le sentiment de la mémoire est là, dans sa plénitude, maîtrisé pourtant, au point que Syto Cavé parvient, par l’ingéniosité du jeu sur les souvenirs, par l’effet de surprise créé dans leur fouillis, à communiquer son émerveillement devant le pouvoir d’un monde sur lequel il ne cesse de s’interroger tout en se dérobant. «Mèt Katye» est d’un magnétisme rare, nouvelle preuve que Syto Cavé, conscient de la fragilité de sa liberté – le temps de trois cigarettes -, est aujourd’hui l’un des auteurs les plus singuliers d’Haïti. Et qu’il y a urgence à publier le reste de son œuvre.