Par Pierre-Raymond Dumas
La marque de l'administration Moïse-Lafontant, c’est une sorte de cohabitation entre les « hommes du président » – pour la plupart proches de l’ancien président Martelly – et les « représentants » du pouvoir législatif. Les mauvaises langues disent que c’est du Privert bis ! La fuite en avant ! Avec ses effets délétères et contre-productifs, cette « confiscation du pouvoir exécutif par le pouvoir législatif » ne correspond nullement au système des partis ni au régime semi-parlementaire. Mais pour un président otage de tant d’alliés envahissants, c’est de l’eau bouillante. Cependant, sait-il que l’Haïti d’en bas porte sur lui un regard plein d’ironie et de tristesse : il n’a pas le temps avec lui.
Personne n’avait prévu autre chose, compte tenu de l’appétit de nos parlementaires dont bon nombre ont été élus sous la bannière du parti présidentiel et de la volonté du président Jovenel Moïse de mettre sur pied rapidement un gouvernement pour appliquer son programme électoral on ne peut plus audacieux (contrairement à son « mentor » qui avait essuyé deux échecs (Daniel Rouzier et Bernard Gousse) avant de former le gouvernement plus qu’éphémère de Garry Conille…
C’est du moins ce que l’on dit partout, et surtout avec la conviction des pragmatistes ravis de croire à la dure réalité du pouvoir. Pour le moment, on a un Premier ministre absent, inexistant sur la scène et, en clair, dans les médias. Il faut encore plusieurs mois pour voir agir et réagir les ministres aux allures, eux aussi, de « bèbè ».
À l’avenir, il faudra être à cet égard plus sceptique ou perplexe, c’est tout. Contrairement au premier gouvernement sous Michel Joseph Martelly, composé de beaucoup de personnalités et techniciens expérimentés et connus, celui de Jovenel Moïse est en grande partie une addition d’illustres inconnus, étrangers aux affaires publiques, aux parcours fébriles.
Et nous pressentons que ce déficit de réputation avéré commande, par conséquent, ce ciment de misères, dossiers brûlants (le relèvement de la production agricole, les arriérés de salaires des enseignants, l’après-Minustah, entre autres), crises. Dominée par des « fiers-à-bras », l’opposition, pour sa part, attend son heure pour réapparaître afin de « surfer » sur l’insatisfaction et l’impatience des uns et des autres. Un pouvoir qui tâtonne ou qui se cherche, c’est une bouffée d’oxygène pour elle. On ne comprend pas un arbre sans considérer ses racines.
Je ne peux pas m’empêcher d’établir un parallèle entre Martelly et Moïse dans leurs phases inaugurales. C’est un exercice fort révélateur. Les deux hommes, produits de circonstances et de visions différentes, sont évidemment peu semblables. Un point commun, pourtant : chacun traîne dès le départ une casserole comme un cache-sexe. L’un, cette sale affaire de double nationalité, l’autre, un dossier (vrai ou faux) révélé par l’UCREF. Comparé à la frêle silhouette de Jovenel Moïse, la vie de superstar de Sweet Micky, c’est une bombe à fragmentation. Autant que je me rappelle, il y avait au début autour du président Martelly beaucoup de monde, des courants, des têtes fort contrastées. Un trop-plein. Oui, mais voilà : l'administration Martelly-Conille avait la bougeotte. Soudés à leurs expériences et connaissances, les ministres, ou presque, avaient le vent en poupe. Il y avait beaucoup de savoir-faire. Incontestablement.
Avec l’actuelle équipe, c’est le contraire. Les rangs sont très serrés. Un petit cercle. Plus incantatoire que jamais, toujours en campagne, le président cherche ses marques, sa voie. Un nouveau souffle ? Nul doute qu’il en ait grand besoin. Aucune ouverture péremptoire ou assumée à l’endroit de l’opposition, de la classe politique, pour servir de rempart à l’instabilité, à l’agitation. Dieu sait que, chez nous, le Parlement à lui tout seul ne peut pas se substituer ni à l’opposition ni à l’instabilité. Peu de dirigeants ou décideurs haïtiens maîtrisent ce savoir mémoriel, très fin. Ce n’est pas un hasard. C’est la façon de gérer le pouvoir et le pays qu’il faudrait changer ! Plus de pédagogie, d’explication franche et constante ! Et beaucoup de dialogue sociopolitique, certainement !...
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