Par Pierre-Raymond Dumas
Je ne fais pas référence ici au rituel des cent (100) premiers jours. Il faut donner du temps à ‘‘Nègbannann’’ pour les moissons tant annoncées. Ce qu’on appelle le quinquennat, me répétait souvent René Préval pour qui le timing était essentiel en politique, c’est surtout deux tranches : les trois premières années, décisives et insuffisantes, appartiennent au président et les deux dernières renvoient aux élections, temps des affrontements et des tensions, des bruits et fureur. En soi, après quelques mois, un bilan aussi catégorique et lapidaire n’a pas valeur de jugement définitif, mais a toute son importance. On peut, à partir des premiers pas du président Jovenel, présager de l’avenir, anticiper, faire des projections. Et c’est relativement par ses prédécesseurs que son action gouvernementale peut être appréciée, jugée sans esprit partisan, dans les prochains mois et années : les indices de l’efficacité et de l’innovation, bref, de performance du jeune pouvoir ne sont pas en progression, c’est vrai, mais, englués dans un héritage global généralement lamentable lui aussi. Il faut regarder les réalités.
Gérer le pouvoir n’est pas mener une campagne électorale. Si l’on fait appel à l’équation prévalienne au cœur de laquelle la notion du temps était aussi essentielle, à partir de la fin de la première année du quinquennat, le président et son équipe, sous pression, ne sont plus seuls maîtres du jeu. Encore enthousiaste Jovenel Moïse ? Cela oui, apparemment. Et c’est troublant pour certains, discutable pour d’autres. La question devient en effet de savoir, à partir d’une année ou deux, si le président et ses alliés, dépositaires des innombrables promesses électorales y afférentes, sauront se montrer au niveau des attentes nationales ; si nous-mêmes (le reste de la population) saurons être autre chose, comme à l’accoutumée, que des opposants aveugles ou des témoins passifs.
Questions qui incluent, évidemment, l’expérience et qui supposent, aussi le volontarisme – l’autre (je cache son nom) aurait parlé de « volonté de la volonté ». Je dis bien expérience (au niveau des affaires publiques, de l’Etat, de la praxis politique), par opposition à l’improvisation, à l’absence de savoir-faire politique et de connaissance du milieu et des acteurs en présence, et quand je mets en relief le profil du chef de l’Etat lui-même et du Premier ministre ainsi que la composition du gouvernement, je finis par me demander si plusieurs années d’apprentissage ne seraient pas nécessaires pour eux aux fins de passer du statut d’amateurs à celui – je ne plaisante pas – d’ « animaux politiques ». Car le monde politique haïtien, peuplé de bêtes sauvages, de cannibales, est donc féroce, sans place pour les innocents ni les « chrétiens vivants ».
D’ici une année, quand, à la fin de l’état de grâce, on mesurera les capacités et la volonté de cette équipe, il y aura ceux qui dénonceront l’échec du gouvernement par rapport aux promesses électorales du président – principal critère d’évaluation – et ceux qui s’interrogeront sur l’accumulation des problèmes en tous genres pour des dirigeants si peu expérimentés. Il est bien vrai que la hausse du taux de change, la corruption, le manque d’investissements privés accompagné d’un tissu productif insignifiant, les désastres cycloniques et environnementaux à répétition, les contraintes budgétaires, le chômage de masse et surtout l’effet désastreux de la contrebande, cette accumulation de handicaps réduit considérablement la marge de manœuvre de Jovenel Moïse. Faut-il en conclure que, la fatalité et l’absence de savoir de type prévalien (comme avec Jean-Bertrand Aristide et Michel Joseph Martelly) conjuguant une fois encore leurs marques, le gouvernement Moïse-Lafontant pourrait être privé de la sagesse et de l’habilité nécessaires au déploiement de son programme ?
Il s’est trouvé des esprits assez libres et clairvoyants – comme moi – pour convenir que cette situation déjà si catastrophique a toutes les chances dans les mois à venir d’être aggravée par l’agitation politique, les conflits ou dossiers litigieux. Evidemment, il est indiscutable qu’une telle situation serait exploitée par ceux qui n’ont pas d’autres ressources que d’exacerber le désenchantement et les sentiments de déprime collective pour tenter de l’emporter aux prochaines élections. Dans l’ADN tètkale, élection est synonyme de cauchemar, septicémie, vacance présidentielle. Après le court passage du gouvernement de Garry Conille, en l’absence d’un coaching intelligent et prévoyant, pour lequel Martelly, meilleur musicien que gouvernant, était mal servi, les gouvernements de Lamothe et de Paul allaient connaître les pires séismes électoraux. Il ne faut pas oublier cette perspective !
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