Au Champ de Mars un matin de juin, deux jours avant Livres en folie. Le vent chaud tournoie sous un ciel bleu pâle, pose ses lèvres sur quelques visages. Cette place publique, agora de la capitale, est clairsemée. Il n'y a pas de bruit. La seule "agitation", l'éclat de rire d'un écolier à bicyclette. Le bonheur du gosse raconte la fin de l'année scolaire, les vacances à venir et surtout la liberté. Il multiplie ses tours au pied de l'estrade, un monticule sur lequel trône la statue de Papa Dessalines à cheval. Si l'empereur chevauche l'éternité, sa statue, figée dans une négligence crasse, perd de sa grâce, de sa teinte. Les lieux ne sont pas entretenus. La place Pétion, en face, fait pitié. Le Palais national, responsable de l'entretien de la plus grande place publique d'Haïti, ne fait pas son travail. L'indifférence déshonore les pères fondateurs et leurs descendants. C'est une évidence. Quelques âmes prennent la pause, assises sur des murets. Elles parlent, se parlent. Sans filtres, sans gêne. Ce chômeur né, presque 50 ans, qui veut être pistonné pour trouver un boulot, étale ses galères, les coups durs encaissés à l'ex-mari d'une vieille amie. Il y a tant de jours sans pain. Mais, pire, ma femme, ma femme, étouffe-t-il. « Ma femme est devenue folle et l'un de mes fils, le benjamin, a des difficultés à apprendre à l'école. Même s'il ne le dit pas, je pense que l'état de santé de sa mère l'affecte », raconte-t-il, avec un mélange de rage et d'impuissance au fond de la gorge. « Je ne peux rien promettre. J'ai plus d'ennemis que d'amis ces jours-ci parmi ceux qui sont au pouvoir ». Cette réponse franche fait décomposer le visage du chômeur qui s'en va peu après. Il traîne ses pas, sans jeter un regard, quinze mètres plus loin, sur le vendeur de clairin trempé, coloré, non loin du mur d'enceinte du MUPANAH, tagué de revendications, d'accusations. De nouveaux tours, de nouveaux éclats de rire de l'écolier. Ils sont deux sur la bécane cette fois. Le vent se lève à nouveau. Au sol, entre deux "sachets d'eau", ce qui reste de l'anneau d'un préservatif. Ils font partie du décor. Inutile de compter sur les arbres et les "murets-lits" pour pénétrer les secrets d'alcôve. Il faut se contenter d'un sourire, sachant que des gens ont peut-être touché les étoiles la veille au soir. Sans provoquer de réaction particulière, comme si des mondes pouvaient coexister dans l'indifférence, quelque deux cent étudiants passent. Leurs slogans n'intéressent personne. Un lecteur, en face d'une table, à côté d'une camionnette transformée en bibliothèque, dévore des titres. La manif s'immobilise. Intervient une conversation entre des manifestants et un chauffeur dont le seul péché est de croiser la route de cette manif. Un manifestant sort un spray, tag un véhicule. Ce sont des étudiants de l'Enarts, en ébullition eux aussi. Ils viennent de laisser leurs traces dans la cour du ministère de la Culture. Pas en toute subtilité. Quelques jours avant, c'était un ex-étudiant de l'ethno qui a subi d'importantes fractures. Ses camarades ont pointé un doigt accusateur sur le doyen de la fac d'Ethno. Drame. Un de plus, mais plus grave cette fois. Un ultime incident, si besoin en était, qui souligne que l'UEH, dans sa version actuelle, est un malade à l'agonie. Le logiciel est contaminé, le bug permanent avait annoncé le crash du système de l'enseignement supérieur public que beaucoup ont fait semblant d'ignorer. Les gosses qui font des tours à vélo ne savent pas quel avenir leur préparent les aînés. Personne ne pense à cette terre comme l'héritage reçu de nos pères et mères, comme le legs que nous ferons à nos enfants. Pourtant, dans cette aire témoin des contestations des dernières décennies contre les militaires, contre Aristide, contre Préval et Martelly, le lieu où la populace en colère avaient traîné les restes du président sanguinaire Vilbrun Guillaume Sam fin juillet 1915, un pari livre se joue. La foire Livres en folie y a élu domicile. Dans les jardins du MUPANAH. Presque 150 auteurs en signature et des milliers de titres disponibles. En dépit de l'appréhension, les organisateurs ont fait un autre pari dans un contexte survolté : le livre aide à apaiser les esprits. Pari gagné quatre jours plus tard quand d'autres écoliers, comme les deux gosses à vélo, se sont rués sur les livres, comme pour dire qu'ils sont là, qu'ils sont habités par des rêves que les adultes doivent cesser de torpiller...