C’est un Emmanuel Sanon psychologiquement abattu qui a retrouvé ses partenaires à l’occasion du match d’appui Haïti-Cuba à Panama City. Parce que les derniers événements l’ont terriblement atteint. Car après tout ce qu’il a entrepris au bénéfice de son pays, il aurait, les yeux fermés, parié mille gourdes contre dix qu’il était à l’abri de toute déception sur sa terre natale. Mais il avait oublié que sur ce territoire où les << déboulonneurs >> sont légion, impossible n’est ni français ni créole. Car les fréquentes actions extraterrestres de certains responsables indisposent parfois même les zombis. On ne saura peut-être jamais les raisons qui ont porté les meneurs du pays à autoriser la fermeture de la barrière de l’aéroport François Duvalier au nez de Manno Sanon et de sa femme. Peut-être qu’on a voulu dépouiller Ti Manno de ses galons au cœur de cette Haïti parfois sans culotte, où la laideur écarte ou écrase souvent la beauté face à la passivité des dirigeants qui, méprisant leurs responsabilités, endossent le manteau de dérangeur. Parce que la pudeur ne fait plus recette chez nous. En dépit de tout, on s’attend toujours à un peu de retenue sur la scène sportive. Car le sport est surtout le reflet de la correction et de la moralité. Mais la sagesse et la logique trébuchent et tombent quand les décideurs se laissent emporter par le courant des démons. C’est pire quand ce sont les responsables qui investissent la loge des démons à la recherche de certains privilèges déloyaux, même en marchant sur le ventre de ceux qui refusent de trahir le sport. Aucun avocat, quelle que soit l’étendue de son audace ou de son cynisme, ne pourra réduire la dimension du crime que représente l’interdiction de départ infligé au héros national Emmanuel Sanon en décembre 1976 à l’aéroport de Maïs-Gâté. Un vent de révolte secoue le territoire sportif à chaque fois qu’on retrace cette honteuse tranche de notre histoire sportive. Profondément blessé, Manno Sanon, la terreur des surfaces, était devenu inoffensif et inefficace sous le poids de la déception. À Panama où l’un des tickets du prémondial 77 était en jeu, la réussite fuyait le buteur national qui était dans les nuages. Mais il a quand même troublé les Cubains par sa présence. Fort heureusement, pendant que Sanon recherchait en vain les filets de Reinoso, le gardien et capitaine de la sélection cubaine, son partenaire Pierre Bayonne prit la direction des opérations en compagnie de Jean-Claude Désir (Tom Pouce). Dans ce match décisif face à des Cubains ambitieux, Bayonne et Tom Pouce furent les principaux artisans de la qualification des bicolores pour la ronde finale des éliminatoires du Mondial 1978 dans la zone CONCACAF. En Haïti, accroché à son récepteur, le chœur national suivait, anxieux, le déroulement de cette partie. Comme nos joueurs sur le terrain panaméen, les Cubains étaient bourrés de détermination. Mais l’impérial Pierre Bayonne, l’homme du match, était irrésistible. Et le talentueux Tom Pouce envoya deux ballons au fond de la cage de Reinoso. Score finale Haïti 2-Cuba 0. Qualification sans bavure des bicolores. Rendez-vous octobre 1977 au Mexique.