Par Pierre-Raymond DUMAS
À quarante ans ou presque, Gary Bodeau, qui vient de publier aux C3 Editions (mai 2017) son autobiographie (« Pouvoir et volonté »), incarne la variante la plus visible des « jeunes loups » de l’ère post-lavalas, enveloppant dans ses incidentes le tout-venant de la recomposition de l’échiquier politique, vrais courants ou faux départs… La vraie découverte que j’ai faite, c’est la densité des thèmes et la force des messages plus encore que la langue ou le style ; plusieurs lectures sont sans doute nécessaires pour s’en faire une idée juste – sans parler d’en faire le tour.
Étudiant GNBiste au sein du Grand front national des étudiants haïtiens (GRAFNEH), fondateur avec la mégastar Wyclef Jean du mouvement pour l’intégration des jeunes (JEN KORE JEN), 2010), conseiller spécial en communication aux cabinets des Premiers ministres Garry Conille et Laurent Salvador Lamothe (de 2012 à 2014), député de la circonscription de Delmas depuis janvier 2016 (questeur et membre du directoire du bloc Alliance parlementaire pour Haïti (APH), il aura tout gagné en une poignée d’années, non sans désillusion, en rupture d’orthodoxie. C’est sa génération qui a combattu le pouvoir de Jean-Bertrand Aristide « dont l’essence populaire basique a été dénaturée » (p. 123). Sans oublier le rôle déterminant joué par les membres de la société civile et de la classe politique, il est l’un de ceux qui ont conduit Titid à démissionner puis à s’exiler en Afrique du Sud en 2004, à la suite de manifestations pacifiques transformées en une lavalas de représailles violentes… En tout juste cinq ans, il a quitté son statut de simple citoyen pour devenir une figure de proue. Un parcours du combattant affûté, effectué avec une volonté tenace, malgré d’énormes obstacles. Cela vous oblige à entrer dans ce livre haletant et réfléchi où Gary Bodeau vous raconte l’essentiel, sans hypocrisie ni fard.
Gary Bodeau est l’histoire palpitante de ces deux dernières décennies. Ce sont tantôt les bouées de sauvetage auxquelles il se cramponne, tantôt des combats menés pour « déchouker » la terreur et les ennemis de la démocratie, tantôt les confessions d’un enfant de cette interminable transition.
Ce cabotage entre réalité et autoréflexion passe par toute la gamme des situations et des expériences qui intéressent l’auteur, depuis son enfance jusqu’à la présidence provisoire de Jocelerme Privert. Il y a dans cette autobiographie une sincérité, une tendresse, une émotion liée en particulier à l’hommage rendu au grand frère bien-aimé Eddy et à l’exaltation de l’image maternelle, qui en font une belle réussite. En remontant aux sources de son identité familiale, en puisant dans l’histoire de ses racines monoparentales, il fait resurgir le cauchemar d’une enfance difficile, vécue comme un défi permanent. Témoin, puis acteur, il met en lumière tous les « drames » de notre époque éprise de crises, de conflits, de violences fratricides. Avec sympathie, il observe comment les consciences survivent, certaines par le ressentiment, d’autres, à l’image du courageux Garry Conille, par la sobriété forcenée, comme si le souvenir attachant du narrateur était plus fort que tout, comme si le sentiment de loyauté et de respect était plus puissant que la loi tragique du pouvoir.
Objets de réflexion pour tous les Haïtiens, ces pages où Gary Bodeau, décomplexé, médite sur les ressorts profonds de la présidence ratatinée de Michel Joseph Martelly, sur la singularité absolue dans l’ordre du négatif, de l’affrontement du premier ministre Laurent Salvador Lamothe et de la Première dame Sophia Martelly, réalisent avec une justesse rare l’alliance de l’ambition délirante et de la rivalité hallucinante. En pleine conscience des risques courus, il met en scène un monde terrible et dit combien les raisons sur lesquelles reposent tant d’existences peuvent être vaniteuses. Un monde terrible où le dissensus – souvent ridicule – est une fonction naturelle du vivant. L’autobiographie de Gary Bodeau qui aborde de façon frontale de grandes questions contemporaines (la réforme de l’université, l’avenir de la jeunesse, l’impasse de la lutte démocratique, le passif de nos dirigeants passéistes) est là aussi une grande réussite. Toujours attentif aux clins d’œil de l’histoire, il va plus loin, bien sûr, lui qui ne peut s’empêcher de plonger son regard au-delà des non-dits.
Intensément étonné, je me rappelle très bien ce jeune homme alerte et anxieux, il y a plus de dix ans. Il a fait un grand chemin depuis. Avec beaucoup d’esprit critique, je partageais son envie – très pressante, assurément, et allègrement positiviste – de voir, de toucher, de découvrir enfin une autre Haïti (une autre Haïti est possible, nécessaire). En dépit des tumultes et des incertitudes de toutes sortes, je suis aujourd’hui enchanté de suivre Gary Bodeau, perspicace, ouvert et preste comme le lièvre entre les fauves.
Son témoignage n’est pas une plainte mais le lent réapprentissage d’une vie marquée par la tourmente, un appel d’air. Il est vrai que ce sont ses personnages (Aristide, Préval, les Manigat, Martelly) qui assument ce pessimisme. Histoire entropique, puisqu’elle est celle d’une dérive continue. Histoire apparemment désespérante. Cet air de fatalité colore le livre entier : il amène l’auteur au destin ascensionnel à s’interroger sur les arrière-pensées des dirigeants qui défilent sur la scène, sur les intrigues de palais et les manifestations de rue ou les élections houleuses qui les ont départagés, sur l’habit d’incendiaires dont se parent les opposants avec férocité. Mais en cinq ans, dis-je, Gary Bodeau, qui s’interroge sur la foi que l’on peut avoir en ses choix, en son destin, a encore gagné en combativité et en maîtrise. C’est également la rigueur intellectuelle qui l’emporte lorsqu’il raconte les événements auxquels il a assisté. Cela ne lui suffit pas. Il faut attendre à l’avenir beaucoup de lui.
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