La jeune auteure Camille Laurie Bernard me demande pourquoi elle ne se souvient plus de ses lectures, comme si l’oubli était un péché. Elle trouve cela banal d’oublier tout le temps ces livres lus avec hâte, ces écrivains rencontrés pendant un après-midi d’été à l’ombre d’un bougainvillier à Jacmel. Les fous de papier oublient toujours leurs lectures. On lit trop. On confond les personnages imaginaires avec la réalité. On pense que Manuel est mort dans la vraie vie, qu’il a un acte de décès signé par une autorité de la ville. Je marche dans les rues de Port-au-Prince, je pense aux personnages de Bicentenaire de Lyonel Trouillot. Je vais les rencontrer au Champ de Mars. J’ai lu Vers le sud dans une chambre à Martissant 23. Au lendemain, je pensais qu’il y avait encore du théâtre à Port-au-Prince, qu’on pouvait aller au Rex théâtre. On mélange tout. On vit dans la limite du rêve et de la réalité. C’était mon plus grand drame lorsque je commençais à lire dans mon adolescence. J’ai oublié le nom des écrivains, les titres, parfois les histoires. Je pensais que la lecture était une punition énorme, mais je m’en foutais. Je lisais pour capter les petits riens, sans penser aux histoires, aux personnages. Je récitais des bouts de poèmes, jusqu’à ce qu’un jour je commence à capter le nom des écrivains. À petits pas, l’histoire arrive au bout de nous.
Parfois, je résume les livres en une phrase. Si quelqu’un me demande de quoi parle Les raisins de la colère de Steinbeck, je dirai que c’est un livre sur la crise de 1929 aux États-Unis, mais en une phrase : c’est le roman qui m’a fait comprendre un peu le capitalisme et les rapports de classe. J’ai lu 1984 de George Orwell durant mes vingt ans. Je ne me souviens de rien. Si on me demande de quoi parle ce livre, je ne vous dirai rien parce que je ne me souviens pas des scènes ni des personnages. Je dois relire. J’ai le droit d’oublier une histoire ou un livre. Nous sommes à l’ère de la démocratie, non ? Et puis il faut lire les commandements de Daniel Pennac dans son livre Comme un roman. On a le droit d’oublier toutes les histoires et les livres qu’on a lus. Nous sommes les lecteurs et lectrices que nous voulons être. Mais si tu veux songer, ne rien laisser au hasard, il faut entrer dans les livres comme on entre dans une maison, un magasin, une salle, un bureau. Combien de personnages y a-t-il dans Amour, colère et folie de Marie Vieux-Chauvet ? On garde le nom des personnages. On retrace leur vie. On garde leur nom et leur visage comme une belle rencontre. On garde leur sourire. Je n’oublierai jamais la beauté de Fermina Daza. C’est ainsi qu’on garde les livres en nous.






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