J’écris cette chronique dans une petite chambre au sous-sol d’une maison située à l’ouest de Montréal. Il y a un lit, pas trop grand. Un bureau. Une télévision que je n’utilise pas encore. En face de mon lit, une peinture naturaliste ; j’ignore le nom de l’artiste. De toute façon, ce n’est pas un génie. Sur mon bureau, une pile de livres que je suis en train de lire, de dévorer ou parfois de feuilleter avec désinvolture. Un exemplaire bilingue de La prochaine fois, le feu de James Baldwin. Je rêve de lire vite la version anglaise. Qui a dit un jour : traduire, c’est parfois trahir ? Depuis lors, j’ai toujours eu envie de lire Shakespeare en anglais, Maïakovski en russe et Bernard Schlink en allemand, mais entre moi et la langue anglaise il y a un mirage. Il y a aussi Le cercle de cendres. Marie-Célie Agnant me l’a offert. Les livres souffrent. Miller, Émile Ollivier, Amanda Devi, Jean-Robert Léonidas… Je me demande quand j’aurai le temps de les lire. Je suis un adultère, je trompe les livres. C’est mieux de tromper les livres que des êtres humains, non ? Parfois je laisse tomber Borges pour Sábato, ou j’abandonne Manguel dans un coin pour siroter un poème de Pessoa, celui qui a écrit ce vers que je cite sans cesse : « Je sens parfois, m’éveillant dans la nuit, des mains invisibles qui tissent ma destinée. » Ma vie de lecteur, galère.
J’écoute Bewitched, bothered, and bewildered sur un haut-parleur JBL noir. Le son n’est pas trop fort. Jean Cajou me dit souvent qu’il ne faut jamais écouter le jazz à grand volume. Ce n’est pas du rap ou du hip-hop. « Il faut faire preuve d’un homme cultivé, jeune homme », aime-t-il dire quand il me donne ce genre d’ordres. La voix d’Ella Fitzgerald m’emmène au bout de mes rêves. Je me sens loin du monde, de la terre, des misères, loin des jours sombres de la vie. Loin de ce grand chagrin d’amour de jeunesse. Je laisse la voix d’Ella pénétrer mon cœur avec douceur. Tout autour de moi disparaît, même les murs. Il n’y a que cette voix apaisante. Le morceau est terminé. Est-ce la fin, dis-je ? Un bon morceau de jazz ne se termine jamais. Il continue de résonner quelque part en nous. J’entends My way quand je pense à Sinatra. Il ne me laisse pas. Je souris. Il y en aura un autre. Je savoure le silence. Je garde mon rythme. Je regarde cette toile naturaliste en face de moi, c’est bizarre. Cajou aurait dit qu’il ne faut jamais dire qu’une toile est bizarre. C’est de l’art. Il faut comprendre. L’art n’est pas bizarre, c’est nous qui le sommes. Il me tacle fort souvent comme ça. Parfois, il me demande de jouer un morceau d’Antonio Carlos Jobim. Après, on va au Cap-Vert avec Cesária Evora. « Tu sais ? C’est une artiste qui a fait son premier hit à 50 ans. » J’écoute avec lui. J’adore écouter de la musique avec ce passeur. Il ne parle pas. Il regarde de loin, sans bouger. Il laisse son cœur ouvert au rythme.






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