J’ai lu le recueil Naufrage (RAM édition, 2024) de Jephte Estiverne au petit matin. J’aime lire la poésie avant l’arrivée du soleil, avec la fraîcheur de l'aube qui m’enveloppe de son silence et de sa promesse. J’apprécie la poésie qui choque, qui brise, qui nous émerveille mais aussi qui arrache quelque chose de nous. Je lis Alexandre Pazanik depuis des années. Chaque lecture, chaque vers, chaque métaphore est toujours une nouvelle aventure. Je crois qu’il est l’un des rares poètes à nous faire comprendre le silence de cette manière. On rate toujours quelque chose dans les poèmes d’Alexandre Pazanik. Et il y a quelque chose de cela dans Naufrage. Chaque fois que je relis les poèmes, je découvre une image oubliée, une métaphore qui m’avait échappé. C’est une poésie à laquelle on revient, comme à une confidence qu’on n’a pas encore fini de comprendre.

On a demandé à la poétesse Marie-Célie Agnant : pourquoi la poésie ? Elle a répondu : pour apprivoiser la parole, repousser les marges, affronter les cris. Il y a tout cela dans ce texte que je viens de lire. Le poète affronte les marges, il déambule dans sa mémoire, il parle d’amour, des petites choses simples de la vie qui nous blessent. « un jour ou l'autre/ la mort trompera la vie/ alors on se gave de promesses/ ébauche des rêves brisés ». Le titre du livre n’est pas anodin. Naufrage. Un mot qui claque, qui s’effondre, qui déjà annonce la perte, l’abandon, le vertige. Mais ce naufrage-là n’est pas une fin. C’est un voyage intérieur. Une dérive lente vers ce qui tremble en nous, là où l’absence, le manque, les promesses effacées et les matins sans lumière se croisent. Le poète ne cherche pas à nous sauver. Il nous tend plutôt un miroir, brisé peut-être, mais où l’on distingue encore des éclats de vérité. "Que c’est triste/ de ne plus pouvoir étreindre l’aube/ blessure coagulée sur mon chant/ j’ai mal au souvenir/ j’ai mal à toi."