Il y a quelques semaines que je pense de temps en temps à mon privilège d’être parfois lecteur. Oui, nous avons ce privilège-là : celui de lire, de voir le monde avec un certain doute, un certain recul. Je dis privilège, parce que tout le monde n’a pas accès aux livres, aux films, aux concerts. Comment sommes-nous arrivés à connaître Romain Gary, Javier Cercas ou Salman Rushdie ? Comment peut-on, quand l’envie nous prend, aller voir Je suis toujours là au cinéma, entrer dans un musée, assister à un concert de Ben Harper ? Il y a des gens pour qui cela n’existe pas, pour qui cela est loin, inaccessible. Moi-même, adolescent, je ne l’avais pas. Il n’y avait ni e-book, ni bibliothèque à proximité. C’est pour cela que je boude toujours le discours : « les jeunes ne lisent plus ». Comme s’ils se réveillaient tous les matins avec une pile de livres dans un coin de leur maison. Est-ce qu’ils les trouvent, ces livres ? C’est comme reprocher à quelqu’un de ne pas manger, alors que la table est vide, qu'il n’y a rien à cuisiner.

Est-ce qu’il y a un centre culturel dans chaque quartier ? Est-ce que le musée de la ville est gratuit ? J’ai longtemps cru, moi aussi, que les jeunes ne lisaient plus par paresse ou manque d’intérêt. Mais c’est souvent par manque. Un manque cruel. Telle la faim qui ne laisse aucun espoir, qui vous fait vous demander si vous dormirez le ventre vide.