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Opinions

Diriger sans honneur, détruire sans remords, et tenir toute une population en otage

MD
Marckenzi DENIS

September 18, 2025 · Lecture : 11 min

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Ceremonie de descente de drapeau devant les decombres du Palais National en 2011
Ceremonie de descente de drapeau devant les decombres du Palais National en 2011
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Haïti s’effondre, non sous le poids du hasard, ni d’une fatalité géographique ou historique, mais bien sous le règne d’une gouvernance illégitime, dénuée de conscience, rongée par la corruption, l’ignorance et l’indifférence. Ce constat alarmant révèle un État qui a cessé de remplir ses fonctions régaliennes, se transformant peu à peu en complice ou figurant passif dans la tragédie orchestrée par la coalition criminelle « Viv ansanm ». À moins de sept mois de la fin du mandat supposé du Conseil présidentiel de transition (CPT), prévue pour le 7 février 2026, aucune avancée tangible n’est observée. Pire encore, l’Accord du 3 avril 2024, censé jeter les bases d’une légitimité politique, est ouvertement bafoué par ceux-là mêmes qui prétendent s’y conformer. À travers ce texte, nous proposons une analyse de la faillite multidimensionnelle de l’État haïtien : sa défaillance fonctionnelle et la complicité criminelle ; la paralysie du système judiciaire et l’instauration de l’impunité ; la captation mafieuse de l’appareil d’État ; la rupture du contrat social et l’urgence d’un sursaut collectif. Il ne s’agit pas seulement de dresser un constat, mais d’appeler à une réponse structurée, enracinée dans le droit, la légitimité démocratique et le devoir de mémoire.

1. L’État haïtien, entre carence fonctionnelle et complicité criminelle

L’État, en tant qu’institution souveraine, est tenu par des obligations juridiques, tant au regard du droit interne qu’international. Il lui incombe de garantir à chaque citoyen les droits à la vie, à la sécurité, à la liberté et à la protection contre toute forme d’oppression, tout en s’interdisant de violer ces droits ou de participer à cette violation, que ce soit activement ou passivement. Or, depuis plusieurs années, et en particulier depuis l’accession du CPT au pouvoir le 25 avril 2024, l’État haïtien ne remplit ni ses obligations positives, ni ses obligations négatives. Bien au contraire, il facilite, tolère, voire couvre les exactions perpétrées par certains acteurs politiques et économiques alliés aux groupes criminels qui contrôlent une large partie du territoire national.

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Ce dysfonctionnement profond équivaut à une faillite juridique structurelle de l’État haïtien. Les attaques contre les infrastructures sécuritaires et contre la population se multiplient dans une quasi-indifférence officielle. Prisons assaillies, commissariats détruits, massacres récurrents, prolifération du trafic d’armes, d’organes et de drogue : tout cela prospère dans un vide judiciaire complet. Face à cela, ni le CPT dirigé actuellement par Laurent Saint-Cyr ni le gouvernement d’Alix D. Fils-Aimé, n’ont proposé le moindre plan cohérent pour rétablir la sécurité. Leurs discours vides, évoquant un hypothétique retour à la paix publique sans désarmement, et les rumeurs de négociations avec les chefs de gangs renforcent le sentiment d’une complicité active avec la criminalité organisée.

La paralysie des vols internationaux à l’aéroport Toussaint Louverture, la non-réouverture des routes nationales reliant Port-au-Prince aux autres départements, le contrôle de la frontière de Malpasse par les groupes armés, l’absence d’équipements adéquats aux postes douaniers, ou encore l’inefficacité des drones déployés depuis mars 2025 pour neutraliser les criminels, témoignent d’une inaction délibérée. Aucun chef de gang influent n’a été arêté ni maîtrisé dans l’Ouest. Au contraire, ces groupes criminels ont assez de temps pour se doter dans les jours à venir, si ce n'est encore le cas, d’outils technologiques pour intercepter ou contrer les drones de surveillance. Cette situation ne relève pas d’une fatalité, mais d’un abandon stratégique et d’un pacte de non-agression tacite entre les autorités et les groupes criminels. Le territoire est fragmenté, occupé par des bandes lourdement armées, soutenues directement ou indirectement par des élites politiques et économiques. Cela constitue une abdication claire des fonctions régaliennes de l’État.

2. La justice à genoux, l’impunité en costume-cravate

La justice haïtienne est aujourd’hui réduite à un état d’agonie. La séparation des pouvoirs, principe fondamental de l’État de droit, est de facto abolie. Les tribunaux, notamment à Port-au-Prince, sont déplacés, désertés et certains de ces espaces sont contrôlés par les groupes armés. Le local du Palais de justice du Bicentenaire est depuis plusieurs années livré à la coalition criminelle « Viv ansanm ». Les évasions massives survenues dans les prisons civiles de Port-au-Prince, de la Croix-des-Bouquets, de Cabaret et de Mirebalais, sans aucune réaction institutionnelle sérieuse, illustrent l’effondrement complet du système pénal haïtien. Les victimes n’ont plus aucun recours effectifs. Les plaintes sont ignorées, les criminels paradent librement sur les réseaux sociaux ou se déplacent en toute impunité entre zones sous contrôle.

Le pays compte aujourd’hui plus de 1,3 million de déplacés internes. Les assassinats, les enlèvements, les viols et les attaques ciblées contre les institutions se poursuivent. Des juges sont menacés ou réduits au silence. Malgré les discours de paix lancés par le président et porte-parole de la coalition criminelle, Jimmy Chérisier dit Barbecue, la population continue à subir le poids de la violence des groupes armés. Les meurtres des trois frères mécaniciens, Patrick, Josué et Widechel Lalane, exécutés puis brûlés à Turgeau dans la nuit du 9 au 10 septembre 2025, illustrent l’horreur quotidienne. Il en est de même pour le massacre survenu entre le 11 et le 12 septembre à Labodrie, dans la commune de Cabaret, où des dizaines de civils ont été tués par des bandits dans l’indifférence générale des autorités De facto.

Des dossiers majeurs tels que La Saline (2018), bâtonnier Montferrier Dorval (2020), le Président Jovenel Moïse (2021), l'homme d’affaires Éric Jean-Baptiste (2022), Kenscoff (2025) stagnent. Aucun progrès judiciaire significatif. Les juges d’instruction, privés de moyens, sont livrés à eux-mêmes. L’action publique est biaisée, sélective. Les commissaires du gouvernement révoqués pour fautes administratives graves et corruption ne sont jamais inquiétés. Le ministre de la Justice, Me Patrick Pélissier, aurait lui-même admis devant le CPT l’illégalité flagrante de la libération de l’ancien sénateur Nenel Cassy, pourtant accusé de crimes graves. L’impunité est ainsi devenue une politique d’État, en violation directe des engagements internationaux d’Haïti.

3. Un État sous influence, gouverné par la mafia en cravate

Les institutions de la République sont désormais sous le joug d’un réseau mafieux associant des intérêts politiques, économiques et criminels. L’élite dirigeante, corrompue et déconnectée du peuple, instrumentalise l’État pour préserver des privilèges au détriment du bien commun. Depuis la prise de fonction du CPT en avril 2024, aucun progrès n’a été réalisé sur les plans sécuritaire, constitutionnel ou électoral. Les ressources publiques sont dilapidées dans des missions inutiles et des contrats opaques.

L’Organe de contrôle de l’action gouvernementale, pourtant prévu par l’Accord du 3 avril 2024, n’a jamais vu le jour. Il s’agit d’une violation directe des obligations de transparence, également prescrites par la loi du 9 mai 2014, la Convention interaméricaine contre la corruption et la Convention des Nations unies contre la corruption, ratifiées successivement par Haïti le 19 décembre 2000 et le 14 mai 2007. Des journalistes et organisations de défense des droits humains ont révélé des liens étroits entre des membres du CPT, certains ministres, des acteurs du secteur privé et la coalition criminelle « Viv ansanm ». Il est même question de versements de fonds publics à des chefs de gang. La doctrine juridique qualifie cette situation de « captation mafieuse de l’appareil d’État ». L’État est devenu un outil de prédation, corrompu jusqu’à la moelle. Selon Jean Pradel, la corruption d’un agent public détruit la confiance dans les institutions. Cette destruction est aujourd’hui accomplie en Haïti. Le crime est système, la corruption une norme, l’incompétence une condition d’accès à des responsabilités.

4. La trahison du contrat social et l’urgence d’un sursaut collectif

L’État haïtien n’existe plus comme entité républicaine. Il s’est mué en une structure amorphe, incapable d’assurer ses missions fondamentales. Le contrat social, tel que théorisé par Jean-Jacques Rousseau, a été rompu unilatéralement par des dirigeants agissant sans légitimité populaire. Le peuple haïtien, enfermé dans la peur, la misère et la précarité, n’a jamais mandaté ses gouvernants pour négocier avec des criminels. La prétendue « paix » proclamée par la coalition criminelle « Viv ansanm » n’est qu’un simulacre de réconciliation. Elle ne repose sur aucun processus réel de désarmement, aucune démarche authentique de justice transitionnelle, aucun mécanisme sérieux de réparation ou de mémoire. Elle contredit les principes fondamentaux du droit international humanitaire ainsi que les standards des Nations unies. Il ne s’agit pas là d’une entreprise de pacification, mais bien d’une tentative d’institutionnaliser la terreur et d’ériger l’impunité en norme.

Ce simulacre constitue une insulte à la mémoire des milliers de victimes du kidnapping, de viol, d’assassinat, de déplacement forcé, d’exécution sommaire, etc. Tenter de construire la paix sans justice reviendrait à bâtir l’avenir sur l’oubli, la peur et le mensonge. Or, le refus de l’oubli s’enracine dans une longue chaîne de massacres demeurés impunis. Les événements récents de Labodrie à Cabaret, entre les 11 et 12 septembre 2025, les tueries à Kenscoff, ou encore l’exécution brutale des trois frères Lalane à Turgeau dans la nuit du 9 au 10 septembre, s’inscrivent dans la continuité d’une violence systémique. Ces crimes ne sont pas de simples faits divers : ils relèvent d’une stratégie visant à maintenir toute une population dans un état permanent de soumission. À cette liste s’ajoutent les atrocités de La Saline (2018), Bel-Air (2019), Cité Soleil (2020), Carrefour-Feuilles (2023), Pont Sondé (2024), Wharf Jérémie (2024), Solino (2024), Kenscoff (2025) et Mirebalais (2025). Autant de massacres jamais jugés, jamais reconnus, jamais réparés. Leur répétition, combinée à l’indifférence manifeste de l’État, nourrit un profond sentiment de trahison nationale. L’absence de mémoire officielle, l’inaction judiciaire et la présence persistante des groupes armés ont instauré un climat où le crime devient la règle, et l’injustice, un outil de gouvernance.

Face à cette rupture du pacte républicain, le peuple haïtien doit renouer avec son droit fondamental à la résistance. Ce droit, consacré depuis la Déclaration des droits de l’homme et du citoyen de 1789, et repris dans les fondements du droit international des droits humains, légitime aujourd’hui le refus de se soumettre à un pouvoir illégitime, oppressif et corrompu. Cette résistance ne doit pas se limiter aux manifestations de rue. Elle doit s’incarner dans la réappropriation de la mémoire des victimes, dans la dénonciation publique des impostures politiques, et dans l’éveil d’une conscience collective tournée vers un avenir fondé sur la vérité, la justice et la souveraineté populaire. Ainsi, au cœur du chaos, une volonté doit se forger : celle d’un peuple qui refuse de céder, qui refuse d’oublier, et qui, malgré tout, continue de rêver d’un avenir juste et digne.

Conclusion

Notre patrie commune se trouve aujourd’hui à un carrefour historique, déchirée entre la continuité d’un système corrompu, violent et illégitime, et la possibilité d’un renouveau républicain fondé sur la justice, la vérité et la souveraineté populaire. La profondeur de la crise, politique, sociale, sécuritaire, économique et institutionnelle, interdit toute solution cosmétique ou temporaire. Elle exige une rupture totale avec les pratiques qui ont mené à l’effondrement de l’État et à la fragmentation du tissu social. La restauration de la légitimité démocratique ne relève pas du luxe, mais de l’urgence. Elle passe nécessairement par l’organisation d’élections crédibles, libres et inclusives, sous une supervision nationale et internationale impartiale, avec des garanties claires de transparence, de sécurité et d’équité. Ce processus est indispensable pour refonder les institutions sur une base réellement populaire et restaurer la confiance entre gouvernés et gouvernants. En parallèle, un véritable processus de justice transitionnelle doit être lancé. Il doit documenter les crimes, identifier les responsables, sanctionner les coupables, quels que soient leur rang, leur statut ou leur affiliation, et garantir une réparation digne aux victimes. La justice n’est pas une option, mais la condition sine qua non d’une paix durable. Il ne saurait y avoir de réconciliation sans vérité, ni de reconstruction sans mémoire. Un plan structuré de désarmement, de réinsertion et de démantèlement des réseaux criminels doit également être mis en œuvre. La normalisation du pays est impossible tant que des groupes armés contrôlent des portions du territoire, violent impunément les droits humains, et imposent leur propre loi. La pacification ne doit pas être un mot creux, mais une stratégie concrète, coordonnée, soutenue par l’ensemble des institutions. Mais au-delà des questions de sécurité et de justice, c’est le projet national lui-même qu’il faut repenser. La refondation d’Haïti passe par un programme de développement économique et social inclusif, équitable, et respectueux de la dignité humaine. Lutter contre les inégalités, renforcer les services publics, investir dans l’éducation, la santé, l’agriculture, les infrastructures. Ce chantier exige une mobilisation massive de la société civile, des intellectuels, des jeunes, des travailleurs, de la diaspora, et de toutes les forces vives de la nation. La communauté internationale, si elle souhaite jouer un rôle constructif, doit revoir son approche : elle ne peut plus soutenir des acteurs corrompus ou privilégier une fausse stabilité au détriment de la justice. Elle doit accompagner, non imposer, et respecter pleinement la souveraineté populaire. Les Haïtiennes et les Haïtiens ne demandent ni charité, ni pitié. Ce qu’ils réclament, c’est le respect de leurs droits, la reconnaissance de leurs souffrances, et la possibilité réelle de reconstruire un avenir sur des bases saines et justes. La responsabilité collective est immense, mais la clé du changement réside d’abord dans la volonté du peuple haïtien lui-même. Dans sa capacité à dire non à l’oppression, à refuser l’oubli, et à exiger une justice sans compromis. L’histoire est encore en train de s’écrire. À nous de décider si elle sera celle de la résignation ou celle du sursaut.

Marckenzi DENIS

Avocat au Barreau de Port-au-Prince

M2DIEDF – Citoyen engagé et indigné

denismarckenzi@yahoo.fr

denismarckenzi056@gmail.com

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