Enterrer les ancêtres, s’enraciner dans l’Histoire globale
Il y a bientôt 30 ans, le 5 novembre 1995, la Cité de l’indépendance, Gonaïves, les Départements de l’Artibonite et du Nord, enterraient l’un de leurs fils qui a œuvré toute sa vie, comme beaucoup d’autres, au service de l’éducation rurale. On peut entendre « enterrer » dans le sens de mise sous terre. On peut l’entendre dans le sens d’oublier. Mais j’invite ici à envisager « enterrer » dans le sens de s’enraciner dans l’énergie de la Terre, de reconnexion avec les valeurs du terroir.
Ce dernier sens résonne mieux avec la trajectoire et la posture enseignante de Désinor Michel Derivois (citoyen lambda) qui, pour l’essentiel, a été d’inciter les (fils de) paysans à s’enraciner dans la connaissance de la Terre à travers l’éducation rurale. Que ce soit en Haïti ou à l’étranger où il a enseigné, il a tout le temps été du côté des plus vulnérables, les paysans, appelés à tort « pays en dehors », (« nèg andéyo ») pour tenter de les ramener à notre humanité commune.
Constatant cette fibre humaniste chez lui, Duvalier père – ethnologue qui a malheureusement, à un moment donné, travesti (ou instrumentalisé) le concept de négritude – est venu le chercher pour travailler avec lui dans la politique. Il a hésité à le rejoindre mais a finalement décidé de contribuer au pays dans le domaine de l’éducation rurale, primaire, principalement.
Désinor Michel Derivois est né le 29 septembre 1909 à Poteau, commune au Nord de la ville des Gonaïves, des œuvres de Désir Michel Dérivois (maçon, constructeur, connu localement pour ses talents d’architecte-constructeur, sa proximité avec les arbres et les animaux ainsi que pour ses croyances et pratiques vodou) et de Marie Jean-Louis, fille d’une héritière de terres distribuées entre et par les généraux de l’Armée indigène après l’Indépendance. Quand il est né, le pays est dirigé par Antoine Simon, un « paysan à peu près illettré », ancien officier de police rurale devenu général de l’Armée (Bellegarde, 1953).
Il a 19 ans quand Jean Price-Mars publie Ainsi parla l’Oncle en 1928, en pleine occupation américaine, mettant notamment l’accent sur la nécessité pour le peuple haïtien de renouer avec son folk-lore (le savoir du peuple) des masses rurales. A l’époque aussi, la littérature est abondante, qui dénigre le vodou caricaturé en sorcellerie, la classe intellectuelle est ambivalente quant au « sentiment anti-vodou » ambiant (Clorméus, 2014). Pourtant, « qu’on le veuille ou non, reconnait le sociologue des religions, Charles-Poisset Romain, ancien Ministre de l’Éducation Nationale –le vodou a été à l’époque coloniale un facteur de cohésion et de ralliement et a joué positivement en faveur de notre indépendance », il « apporte à nos masses ce sentiment de réconfort, cette chaleur humaine empreinte d’une fraternité toute paysanne ». « Dans le vodou, poursuit ce fin connaisseur de la psyché haïtienne, il existe une morale ou un ensemble de règles de conduite de nature à préserver les biens spirituels et matériels de l’individu et de sa famille » (Romain, 1981).
Je me demande alors comment les idées véhiculées dans cet ouvrage dans un tel contexte intellectuel et social ont pu influencer la jeunesse de ce fils de l’Artibonite et participer de sa posture éducative, pédagogique et citoyenne.
Ainsi, en pensant à l’héritage et à l’esprit paysan de mon père, je ne peux m’empêcher de penser à d’autres pères spirituels, contemporains ou ancestraux, qui ont pu insuffler quelque chose du terroir aux nouvelles générations. Je pense évidemment à ce que j’ai appris des travaux du père de l’ethnopsychiatrie (Mars, 1953), Louis Mars, ainsi que de ceux de son père Jean Price-Mars dont l’université – fondée par Charles-Poisset Romain – où j’ai commencé à étudier la psychologie porte le nom. Je pense aussi à mon ancien professeur de linguistique à l’Université Jean-Price Mars (UJPM), Pradel Pompilus, (francophile de culture haïtienne), ancien sous-secrétaire d’État à l’Éducation Nationale, ancien (premier) directeur de l’École Normale Supérieure, qui luttait pour la réduction de l’analphabétisme en Haïti tout en prônant la coexistence du créole et du français dans la formation des enseignants Haïtiens et de la population haïtienne en général (Pompilus, 1996).
Cette coexistence ne concerne pas que la dimension linguistique, elle reflète la pluralité et la complexité des multiples assises ontologiques du peuple haïtien, elle relève de l’Histoire globale, d’histoires interconnectées, d’éléments de différentes cultures (précolombienne, africaine, européenne, asiatique…), de différentes cosmogonies, qui participent de la vision syncrétique haïtienne du monde.
Enseigner, transmettre par-delà les cultures
Cette vision haïtienne du monde a ainsi diverses sources et ramifications généalogiques, géographiques et spirituelles. Tout en héritant du bagage culturel de ses parents et grands-parents en Haïti, mon père s’est nourri des idées de son temps, de ses expériences pédagogiques et de formations dans différents contextes culturels (Bolivie, Vénézuéla, Colombie, Porto-Rico…). Diplômé de l’École Normale Rurale de Damien, il a occupé différentes fonctions d’enseignant, d’inspecteur de l’Éducation Nationale ou de directeur d’école à Poteau, Terre-Neuve, Plaisance, Chatard, Saint-Michel de l’Attalaye, Desdunes, l’Estère, Gonaïves, autant de communes où il n’a eu de cesse de valoriser les produits et les valeurs du terroir (solidarité, partage, fraternité) en même temps que de mettre à disposition des enfants et adolescents le pain de l’instruction (lire, écrire, compter, réfléchir). Il a terminé sa carrière dans la Cité de l’Indépendance en fondant, en octobre 1982, une école primaire qui porte son nom.
Ayant commencé à enseigner dans les années 30-40, et étant influencé plus tard par la réforme Bernard qui prônait l’égalité des chances et proposait de « réconcilier l’Haïtien avec sa culture et son environnement » (art 1er), il a formé de nombreuses générations dont des enseignants (en Haïti et à l’étranger) à qui il a aussi transmis l’élan de transmettre dans des univers linguistiques et culturels différents, comme beaucoup d’autres anciens Gonaïviens, Artibonitiens, Nordistes et Haïtiens tombés dans l’oubli, faute de courroie de transmission et d’appareils institutionnels d’État pour entretenir la mémoire des aînés.
Heureusement, il a aussi insufflé cette fibre de la transmission chez ses frères et sa progéniture. Ses frères ont tous été enseignants et directeurs d’école. Seule son unique sœur n’a, hélas, même pas été alphabétisée comme c’était le cas de beaucoup de femmes à l’époque, qui devaient rester à la maison s’occuper du foyer. Quelle injustice ! Mais ce sexisme éducatif a été, quelque part, corrigé car tous ses nombreux enfants, une douzaine de garçons et de filles, ont pu enseigner (ou enseignent encore pour certains) en plus de leur formation universitaire et leurs activités professionnelles respectives.
Ma sensibilité et ma passion pour l’enseignement, l’éducation et la recherche en contexte interculturel, pour le croisement et l’articulation des cultures et des mondes, la mobilisation des ressources cachées, où qu’elles soient, jusqu’à mettre en perspective une Clinique de la mondialité prônant l’être-vivre ensemble avec soi-même et avec les autres (Derivois, 2017) doivent probablement quelque chose à ce souffle de vie et d’inspiration aux origines lointaines.
Cette mondialité, imprévisible (Glissant, 2004), issue de la rencontre entre divers peuples européens, américains, africains, asiatiques, « taïnos » a été un outil précieux et une ressource indéniable pour les esclaves enchainés à Saint-Domingue. Les habitations coloniales, haut lieu de gestation des Marrons du Syllabaire (Fouchard, 1988) ont été une réelle école de la mondialité, de l’être-vivre ensemble mêlant coutumes, langues, religions et cultures différentes sur une terre hantée par l’extermination des « Indiens », l’ambiguïté des missionnaires européens, la mise en esclavage de Noirs d’Afrique, mais réappropriée et réhabilitée par les forces de l’esprit paysan. Cette complexité ontologique et existentielle fonde le paysan haïtien, l’âme haïtienne avec notamment le développement de valeurs comme les « lakou » et le « konbit », symboles de solidarité, de fraternité et d’interdépendance de « têtes ensemble » habitant dans une même communauté humaine.
Se réapproprier la Terre, éduquer à la ruralité, à la mondialité
« Mon peuple périt faute de connaissance », peut-on lire dans la Bible. « Quand les missionnaires sont arrivés en Afrique, soupire l’Archevêque Desmond Tutu, ils avaient la Bible, et nous avions la Terre. Ils ont dit : « Prions ». Nous avons fermé les yeux. Quand nous les avons ouverts, nous avions la Bible, et eux, la Terre ». La connaissance ici est une affaire intérieure. Quelle connaissance le peuple haïtien a-t-il de lui-même ? Que connaissent les actuels fils de paysans de leurs racines ancestrales et de leur (rapport à la) Terre ?
Par une utilisation habile de la Bible coloniale – centrale dans la bibliothèque coloniale – dans les institutions scolaires et de culte, les médias, le peuple a été coupé de lui-même, de la culture de la terre, et de sa culture épistémologique, ethnologique. Ce n’est pas le récent incendie de la Bibliothèque Nationale d’Haïti, passé sous silence, qui va arranger l’affaire. Il faut alors raconter, comme on peut, ne serait-ce que dans l’après-coup ce qui reste comme trace. Écrire ce qui n’est pas encore tracé. Les ruines n’ont pas encore dit leur dernier mot. Comme le souligne Nietzsche « il faut avoir du chaos en soi pour accoucher d’une étoile qui danse ». Haïti est un chaos créateur, une œuvre d’art inachevée (Derivois, 2011). « Il y a bien des fleurs qui poussent dans le sable », complète Grand Corps Malade, dans l’une de ses chansons.
Il convient de changer de narratif et de raconter la mise sous terre, « l’occultation » d’Haïti sur la scène internationale (Wargny, 2004). Il ne faudrait pas que l’ancienne Perle des Antilles, cette « lumière pour l’Humanité », comme l’a dit Victor Hugo, ce « soleil éclairant l’humanité, selon la prophétie contenue dans la légende indienne » (Mercier, 1949), soit aussi occultée de l’intérieur. La mémoire nationale (bibliothèques, universités, patrimoine architectural, œuvres littéraires, éducatives, politiques…) est piétinée par des « mandatés », des aveuglés ou des dirigeants à la dérive.
Quant à la mémoire locale rurale, elle est tout simplement rayée de la carte mentale. Le peuple est non seulement coupé de lui-même mais retourné contre lui-même. Le complexe du Marsoin (dévalorisation de soi – Bijoux, 1997) bat son plein. Un ami (J.L.) me raconte qu’une jeune fille paysanne refuse de se baigner dans une rivière de la banlieue rurale des Gonaïves car elle est persuadée que l’eau de la rivière du « pays en dehors » va davantage noircir sa peau. J’entends alors la voix de l’auteur de « Une Voix d’Haïti » (1905), l’amoureux de la nature, Elisée Reclus, père du concept de mondialité, qui s’étouffait de l’attitude de ces « gens bien pensants » qui prétendaient que les « esclaves planteurs français » étaient supérieurs à leurs « ascendants de Port-au-Prince et des Gonaïves ».
L’affaire est sérieuse. Le virus de l’autodénigrement continue d’agir dans la psyché des jeunes. Les traces de blessure identitaire et de la dépossession de soi sont encore vives. À un moment où la jeunesse haïtienne est coupée de son âme non seulement par les réseaux sociaux mais surtout par l’effacement de sa mémoire de peuple, à un moment où le pays est en désarroi, il est important, comme Manuel dans « Gouverneurs de la rosée » (Roumain, 1944), de retourner à la terre, de renouer avec la ruralité, que le peuple renoue avec son âme paysanne, tel que certains mouvements littéraires – le Mouvement indigéniste, les Griots – ont pu le refléter avec le « Roman paysan » (Fardin, 2014).
Il est alors important de saluer la mémoire de ceux et celles qui ont contribué, de manière spectaculaire ou dans l’ombre, à la prise de conscience et au renforcement de l’éducation rurale en Haïti. Désinor Michel Derivois a fait partie de ces hommes qui œuvraient en toute discrétion, à son échelle. On n’enterre pas un « mort », on l’enracine dans sa mémoire de vivant pour poursuivre l’aventure.
Comme tout être humain, Désinor Michel Dérivois n’a pas été sans contradiction, sans ambivalence ni sans conflit interne dans un pays marqué par la colonisation religieuse des esprits et le travestissement des symboles culturels. En dépit de tout le respect qu’on lui accordait comme diacre de l’Église protestante puis pentecôtiste, j’ai pu l’observer danser des pieds discrètement sous la table au rythme du tambour de la musique racine « rara » - vestige artistique du mélange entre amérindiens, européens et africains. Cela avait amusé mon regard d’enfant.
Devenu adulte, je me suis dit que le marronage, dans le sens noble du terme, celui qui avait conduit à 1804, a encore de l’avenir. On n’échappe pas à soi-même. Les jambes de mon père étaient imprimées de la signature ancestrale, elles ont emboité, malgré lui, le pas sous la table, elles ont gardé trace de ces rites dénigrés. En contradiction avec les discours convenus, le folklore s’est trouvé une voie de dégagement à travers ses orteils. Il n’a pas perdu pied. On ne se débarrasse pas comme ça de l’héritage de la Terre des aînés, surtout s’il s’agit de valeurs authentiques qui ont été diabolisées par des montages idéologiques, juridiques et institutionnels (Legendre, 1995). Le corps paysan n’oublie pas. Il danse la souffrance, l’endurance comme l’espérance.
La population haïtienne étant majoritairement paysanne, il faut, comme l’a toujours souligné Odette Roy Fombrun, « une révolution konbitique non violente » (Fombrun, 1989), basée sur la solidarité des forces rurales. Il convient de prendre soin et de s’abreuver de la bibliothèque vivante qu’est le monde rural. Il faut réinterroger les aînés, accueillir leur héritage dans toute sa complexité. Ni les (faire) taire ni les mettre sous terre mais les enterrer dans le sens de reprendre pied dans l’énergie de la Terre. Se réapproprier la Terre. Remettre Haïti sur pied passe par l’activation de la mémoire rurale paysanne ancestrale. Il faut remettre le nez dans le folk-lore haïtien, se reconnecter à l’esprit paysan, déboucher les canaux encrassés d’idéologies colonialistes mortifères, faire remonter la sève le long du « Tronc de l’Arbre » de Toussaint Louverture.
Haïti ne se réduit pas à sa Capitale. Les provinces en sont le Tronc et les branches, les masses rurales les racines « profondes et nombreuses » d’où remonte la sève. « Le jour viendra, espère Théodore Monod, où une société nouvelle fera sa place au paysan, au travailleur, à l’artiste et au penseur » (Monod, 1997). Dans la société haïtienne, la parole paysanne est une source authentique, le chapitre manquant dans « Le Verbe qui libère » (Romain, 2022). Il faut alors des dirigeants libres, éclairés capables d’impulser des vibrations susceptibles d’éduquer à la ruralité, à la mondialité, d’irriguer les esprits et de « poursuivre l’œuvre d’affranchissement spirituel » (Price Mars, 1988) engagé par les ancêtres.
Daniel DERIVOIS, Ph.D, Docteur en psychologie et psychopathologie clinique, licencié en sciences de l’Éducation, psychologie clinicien, professeur des Universités à l’Université Bourgogne Europe, professeur associé à l’Université Laval, Québec.
Références bibliographiques
Bellegarde, D. (1953). Histoire du peuple haïtien. Atelier Fardin. Collection du Bicentenaire.
Clormeus, L. A. (2014). « Jean Price-Mars et le vodou haïtien. Quelques précisions à propos d’Ainsi parla l’oncle » in Jhon Picard Byon (dir.) Production du savoir et construction sociale. L’ethnologie en Haïti. Éditions de l’Université d’État d’Haïti/Presses de l’Université Laval, p. 21-45
Derivois, D. (2017). Clinique de la mondialité. Vivre ensemble avec soi-même, vivre ensemble avec les autres. De Boeck
Derivois, D. (2011). « Haïti est un acte créateur ». https://lenouvelliste.com/article/94511/haiti-est-un-acte-createur
Fardin, D. (2014). Histoire de la littérature Haïtienne. Le mouvement indigéniste (1915-1960). Tome 5, Éditions Fardin.
Fombrun, O. R. (1989). Les problèmes du système éducatif en Haïti. Éditions Henri Deschamps.
Fouchard, J. (1988). Les Marrons du Syllabaire. Éditions Henri Deschamps
Glissant, E. (2004). La Cohée du Lamentin. Gallimard.
Legendre, P. (1995). La fabrique de l’homme occidental. Arte Éditions
Mercier, L. (1949). Contribution de l’Île d’Haïti à l’histoire de la Civilisation. Collection du Bicentenaire de l’Indépendance
Monod, Th. (1977). Le chercheur d’absolu. Gallimard
Price Mars, J. (1928). Ainsi parla l’Oncle. Imprimerie de l’État.
Price Mars, J. (1988). Préface de l’ouvrage de Jean Fouchard « Les Marrons du Syllabaire ». Éditions Henri Deschamps
Pompilus, P. (1996). Au service de l’enseignement national et de la jeunesse. Editions Pegasus. Haïti.
Reclus, E. (1905) : « Une voix d'Haïti », La Revue, vol. 55 (1er juin), pp. 393-39
Romain, Ch. P. (2022). Le Verbe qui libère. Presses de l’Université Jean-Price Mars.
Romain, Ch. P. (1981) : « La Religion et le Développement paysan en Haïti », Bulletin de l’Académie des sciences humaines et sociales d’Haïti, # 11, Imprimerie M. Rodriguez, p.90-106
Roumain, J. (1944)
. Gouverneurs de la rosée. Mémoire d’Encrier, 2013.
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