Pendant ce temps, l’aristocratie oligarchique prospère. Les milliardaires ont gagné deux mille milliards en 2024, trois fois plus vite qu’en 2023, le club compte deux mille sept cent soixante neuf membres pour environ quinze mille milliards. On sanctifie l’héritage et la rente sous l’étiquette mérite. On sert aux pauvres le catéchisme de l’aide conditionnelle, si vous n’avez rien c’est votre faute. Le décor mondial est moins glamour. La Banque mondiale anticipe six cent vingt deux millions de personnes en extrême pauvreté en 2030, près de sept pour cent de l’humanité et environ trois virgule quatre milliards sous six dollars quatre vingt cinq par jour. La réduction de la pauvreté ralentit et se concentre dans les pays en conflit et à faible croissance. Guerres, dettes, climat, chocs, insécurité, instabilité politique.
Dans les pays anciens colonisateurs, le racisme prend la forme polie de la fatigue postcoloniale, on ne va pas s’excuser éternellement. Dans les pays anciens colonisés, il se sédimente en colorisme, hiérarchie de peau qui classe, paie, humilie. Les travaux d’Edward Telles sur les pigmentocraties en Amérique latine montrent que la couleur structure l’éducation, le revenu, le pouvoir. Racisme internalisé, économe en policiers, ruineux en vies. Fanon, Césaire, bell hooks, Stuart Hall l’avaient dit. Mais j’imagine qu’eux aussi sont de l’histoire ancienne. Deux racismes qui n’en font qu’un, l’externe qui nie et l’interne qui ronge.
À l’échelle globale, on évalue, on classe, on finance si la douleur rentre dans la grille. Didier Fassin parle de raison humanitaire, compassion procédurale, neutralisation politique. James Ferguson parle de machine antipolitique, des projets qui dépolitisent les causes et naturalisent l’injustice. Hier on venait sauver, aujourd’hui on vient mesurer. Même domination, vernis neuf.
Revenons à nos moutons. En 2017, Étzer Émile publie Haïti a choisi de devenir un pays pauvre. On y lit la grammaire néolibérale, responsabilité internalisée, mauvaise gouvernance, psychologisation du retard. L’auteur écrit en français, cite des chiffres, débat publiquement, tout cela rendu possible par ceux qu’il invite à relativiser. S’il parle, c’est qu’ils ont crié. S’il calcule, c’est qu’ils ont saigné. S’il s’exprime, c’est que d’autres ont arraché le droit de ne pas être chose. Son existence contredit sa thèse. C’est presque poétique.
Le débat l’a montré. AyiboPost, sous la plume de Samuel Simplus, critique l’oubli des dynamiques historiques. Le Nouvelliste souligne la tentation moraliste et l’effacement des effets systémiques. Le blog Sant Karl Lévêque dénonce la manière dont ce discours déréresponsabilise l’international communautaire et internalise la culpabilité. On ne parle pas de chiffres mais d’un combat de récits, entre ceux qui invoquent la faute nationale et ceux qui rappellent la dette du monde envers Haïti.
On ne cesse de prétendre que la misère est un choix. Elle est fabriquée par des architectures de dette, des régimes commerciaux, des flux illicites, d’armes notamment, des sanctions, des chocs climatiques que nous n’avons pas émis en tête. Pour Haïti, l’ONU documente les armes, les routes, les complicités. Ce n’est pas culturel, c’est logistique. On se souvient que l’immatriculation raciale opère encore par la peau, l’accent, le passeport, l’adresse, du Brésil au Mexique en passant par la République dominicaine. Les pigmentocraties ne sont pas des sentiments, ce sont des statistiques. On remet la planète dans l’équation, les chocs climatiques ruineront d’abord les pays peu émetteurs et déjà surendettés. On ne sauve pas Rome en demandant à Port au Prince de vendre ses briques. On appelle un chat un chat, la concentration de richesse est l’idéologie la plus puissante du monde et elle s’habille en philanthropie. Ce n’est pas de la haine des riches, c’est un rappel comptable.
Ce discours qui prétend qu’on n’a rien produit n’est pas un constat, c’est une stratégie. Il réduit la valeur d’un peuple à ses usines, à ses écrans, à sa capacité militaire. Le message est simple, tu n’es rien si tu ne fabriques pas d’iPhone, si tu n’as pas d’armes, si tu n’exportes pas de technologies. Cette logique confond puissance et légitimité et efface la dépossession historique, dettes, occupations, pillages, interventions, en la remplaçant par un sermon, si vous êtes pauvres c’est votre faute. Mesurer le développement d’Haïti aux industries lourdes revient à confondre civilisation et aptitude à dominer autrui. Imiter le modèle occidental reviendrait à adopter ses méthodes, exploitation, guerre, accumulation par la force, pour mériter sa place. C’est un piège moral.
Refuser ce récit n’est pas de la nostalgie. C’est exiger d’autres métriques, produire du sens, protéger les communs, financer l’éducation et la culture, créer des institutions solides et des solidarités durables. Le nationalisme dont il est question ici n’est pas chauvinisme, c’est la volonté de défendre un territoire, une mémoire, une possibilité collective, contre des architectures internationales qui prélèvent nos ressources et délégitiment notre voix. Tant que nous accepterons la métrique des pillards d’hier, nous penserons petit et nous confondrons valeur humaine et productivité définie par d’autres. Renverser la table, c’est commencer par la souveraineté intellectuelle, la reconstruction de l’État, l’investissement massif dans l’école, l’université, la culture. La grandeur d’un peuple tient à sa capacité d’affirmer son humanité, non à sa faculté de reproduire les dominations qui l’ont appauvri.
Reprenons calmement ce que d’aucuns résument par vous l’avez bien cherché. En 1825, sous la menace de la flotte de Charles X, Haïti paie cent cinquante millions de francs or à la France, prix de la liberté. Pour payer, on emprunte et l’on retombe débiteur. Le New York Times a reconstitué la ponction et ses effets cumulés. Le Monde a synthétisé la saignée, des dizaines de milliards sur deux siècles, une Banque nationale d’Haïti surtout nationale de nom, contrôlée de l’extérieur. En 1914 et 1915, des marines américains emportent cinq cent mille dollars d’or de la Banque nationale, mis à l’abri à New York, puis l’occupation de 1915 à 1934 prend le contrôle des douanes et du Trésor, jusqu’à quarante pour cent des recettes affectées au service de la dette. Viennent Duvalier, la guerre froide, l’exode des cerveaux, le retour à la dépendance. En 2010, humanitaire industriel, essaim d’ONG, des projets qui s’additionnent sans additionner la souveraineté. De 2020 à 2025, l’ONUDC confirme des armes modernes arrivant majoritairement des États Unis, Floride notamment, parfois des arsenaux supérieurs à ceux de la police, financés par l’extorsion. On n’exporte pas des fusils d’assaut avec des cocotiers.
À ceux qui répètent que nous avons choisi la pauvreté, répondons par le bilan, on a fait payer à Haïti le crime d’avoir inventé la liberté noire, par la dette, l’isolement, l’occupation, puis par le marché et ses vertus sélectives. Deux siècles après, on ose exiger un bulletin de notes.
On adore brandir Cuba. Regardez la révolution et l’économie. On occulte l’embargo le plus durable de l’histoire contemporaine, condamné chaque année à l’Assemblée générale de l’ONU, cent quatre vingt sept voix contre deux en 2024. Le blocus a un coût humain, économique, sanitaire, documenté depuis des décennies. Là encore, on baptise la contrainte autodétermination. Évidemment.
On entend, on ne peut pas être en 2025 et parler encore de Vertières, de Dessalines, de Christophe et nous qu’a t on fait. Alors parlons. Haïti n’a pas offert au monde que des révoltes, elle a offert une conscience. L’égalité des hommes, la dignité du travail, la souveraineté populaire, la critique du colonialisme, tout cela a été vécu et pensé ici avant d’être théorisé ailleurs. La révolution haïtienne fut une première étude de l’humanité libérée. Écrivains, chercheurs, artistes haïtiens ont irrigué la pensée mondiale sur la mémoire, la justice, l’exil, la créolité, dans les cercles de l’UNESCO, de la Francophonie, des universités.
Sur le plan matériel, le pays recèle cuivre, bauxite, marbre, calcaire, or, iridium, manganèse, potentiel géothermique, terres fertiles, trop souvent exploités à son détriment. Haïti abrite des sites classés au patrimoine mondial, Citadelle, Sans Souci, Cap Haïtien, et soutient des programmes éducatifs et interculturels. La diaspora dépasse quatre millions quatre cent mille personnes, envoie plus de quatre virgule deux milliards de dollars par an, environ vingt et un pour cent du PIB. L’agriculture tient encore, mangues Francisques, café, cacao, huiles essentielles. Le textile pèse près de quatre vingt dix pour cent des exportations manufacturières, autour d’un milliard par an. La pauvreté n’est pas manque d’activité, c’est extraction des profits ailleurs. Si l’argent des mangues, du café, du textile dort à Miami ou Paris, ce n’est pas faute de travail, c’est faute de souveraineté.
On me souffle que la Tour Eiffel draine des millions. Le Crédit Industriel et Commercial qui finança la dame de fer a aussi drainé des millions d’Haïti via la Banque nationale qu’il contrôlait. Le New York Times a détaillé flux et rentes, extraction organisée, dividendes de Paris à New York. On ne réclame pas l’Eiffel, on réclame le récit exact. Le patrimoine immatériel le plus précieux, c’est la vérité. Pour un pays qu’on accuse de n’avoir rien fait, Haïti continue d’irriguer les imaginaires du monde. La créativité n’est pas un luxe, c’est une forme de survie politique.
Ce n’est pas de la nostalgie de répéter tout cela, c’est de la gratitude méthodique. Les ancêtres ne sont pas des trophées, ce sont des outils de navigation. On ne les vénère pas pour se dispenser d’agir, on les convoque pour ne pas répéter l’absurde. On peut et on doit discuter Dessalines, mais pas comme on discute la météo. On parle d’hommes qui ont déplacé l’axe du monde. On a parfois honte d’avoir des héros, tant pis. Capois la Mort reste la meilleure définition du mot debout. Il n’est pas un poster, c’est un argument moral. La liberté n’est ni un prêt étudiant ni une option de marché, c’est une obstination. On peut réformer la mémoire, on ne débranche pas ceux qui nous ont enfantés. Le langage du sang n’est pas une métaphore, nous existons par transfusion de luttes.
Fanon parlait d’aliénation, Césaire d’un colossal lavage de cerveau, Angela Davis de la fabrique carcérale du racisme. Le présent confirme le continuum, la pauvreté extrême se reconcentre là où s’additionnent violences, dettes, climat, la richesse s’hérite et se verrouille, la couleur classe et paye. La phrase faites comme nous, ne tient pas, parce qu’on ne part pas de la même ligne. C’est la course équitable en talons brisés.
Ce discours on ne fait rien est dangereux parce qu’il intériorise la domination. Frantz Fanon parlait du regard blanc intériorisé. Ce discours le perpétue, il déplace la honte du système vers ses victimes. Il transforme le constat de l’oppression en procès de la dignité. Parce qu’il désarme les jeunes. Leur dire que tout est raté, que tout fut mieux avant ou inutile hier, c’est leur confisquer l’élan. La fatigue postcoloniale devient l’arme du statu quo. Parce qu’il sert le néocolonialisme. Le néolibéralisme adore les peuples culpabilisés, ils consomment leur frustration et se laissent gérer. C’est l’équivalent politique du self-care, occupez-vous de vous, surtout ne changez rien. Parce qu’il efface les rapports de force. Dire qu’on a plus de ressources, ne veut rien dire quand la moitié du pays n’a pas d’électricité et que soixante-dix pour cent des matières premières sont importées. Ce n’est pas une question d’effort, c’est une question d’architecture mondiale. Parce qu’il confond progrès et complicité. Si le XXIᵉ siècle consiste à se glorifier d’avoir inventé la voiture électrique pendant qu’on creuse le cobalt congolais avec des enfants, alors oui, nos ancêtres avaient tort, ils étaient trop humains.
Vertières, c’est le lieu où les esclaves ont défait la plus grande armée du monde de l’époque. En 1803, Dessalines écrit : « J’ai vengé l’Amérique ». Il ne savait pas à quel point il avait raison. En vengeant Saint-Domingue, il annonçait le combat global contre toutes les hiérarchies de peau et de pouvoir. En 2025, on peut bien ricaner, « Vertières, encore ? » Oui. Parce que pendant qu’on se moque de la mémoire, l’histoire recommence, simplement avec d’autres drapeaux : migrants rejetés en Méditerranée, étudiants africains frappés à la frontière polonaise, Noirs abattus à Minneapolis, peuples palestiniens bombardés sous droit à se défendre. Vertières n’a pas vieilli, elle change de géographie.
Nos ancêtres doit être comme une matrice, pas simplement comme un musée. Ce sont nos parents symboliques. Et comme tout parent, on peut les critiquer, mais on ne nie pas qu’ils nous ont enfantés. C’est cela, le fond du problème. Ce n’est pas de parler des ancêtres, c’est de vouloir vivre sans filiation. Or, une société sans filiation n’est pas moderne, elle est orpheline. Nos ancêtres ne sont pas des reliques, ils sont la preuve que la dignité humaine n’est pas un slogan. Et si l’on peut aujourd’hui parler, écrire, respirer en tant que personnes racisées, c’est précisément parce qu’ils ont refusé le silence. Dire qu’ils ne servent plus à rien, c’est cracher dans le sang de l’histoire.
Non, nous ne vivons pas du passé, c’est le passé qui vit en nous. Et si nos références sont encore les héros de Vertières, c’est peut-être parce qu’aucun autre peuple n’a encore osé faire mieux : gagner sa liberté, la payer, la reperdre et continuer de chanter. Les nations se mesurent à leur production d’acier, Haïti, elle, se mesure à sa production d’Homme. Capois-la-Mort n’aurait pas aimé Twitter, il aurait chargé, simplement. Et c’est bien le problème de notre temps : il faut convaincre ceux qui profitent des chaînes de préférer la liberté. Heureusement, on a de la mémoire et une langue pour l’aiguiser.
La prochaine fois qu’on te lance et vous qu’est-ce que vous faites, réponds, nous essayons d’être dignes de ceux qui nous ont enfantés, nous payons encore l’addition de votre banquet, mais nous gardons la bouche pleine de dents. Et si l’on ajoute vous avez choisi d’être pauvres, souffle, nous avons choisi d’être libres, la facture c’est vous qui l’avez rédigée.
Références
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