Il suffit parfois d’une chanson pour mesurer la distance parcourue par un peuple. Il est des œuvres qui survivent aux époques parce qu’elles portent plus qu’un message : elles portent une mémoire. « Sous le ciel d'Haïti » de Ti Corn appartient à cette catégorie rare. Elle ne racontait pas une Haïti prospère. Elle évoquait un pays simple, parfois rude, mais habité. Un pays où l’on manquait de beaucoup de choses, sauf d’un sentiment essentiel : celui d’appartenir à un même destin.
Aujourd’hui, cette chanson sonne comme un rappel douloureux. Non parce qu’Haïti serait subitement devenue pauvre, elle l’a toujours été d’ailleurs, mais parce que quelque chose de plus précieux s’est brisé. La République cesse d’être vécue. On n’ose pas dire comme un certain Premier Ministre qu’elle n’existe pas. Elle l’est encore dans les discours, dans les symboles, dans les dates commémoratives. Mais elle ne s’éprouve plus dans le quotidien des citoyennes et des citoyens.
Et pourtant, dans notre mode de vie, c’était notre paradis. Non pas le paradis dans le confort mais celui d’être ensemble. On partageait peu, mais on partageait. L’école, la rue, le voisinage, les fêtes, les peines, tout cela participait à une même trame sociale. Ce paradis-là ne reposait pas sur l’abondance, mais sur une expérience collective.
Personne ne sait comment expliquer la destruction de notre paradis. Ce qui est sûr, il n’a pas été détruit par un cataclysme naturel. Il a été lentement dissous par l’abandon du bien commun.
Souvent et avec raison, nous tenons les politiciens pour responsables. Mais, force est de constater que nous ne sommes pas seulement face à une crise politique ou économique. Nous sommes face à une rupture de destin. Le fil qui reliait l’individu à la collectivité s’est rompu. Chacun vit dans son couloir social. Chacun sécurise ce qu’il peut. Chacun survit comme il peut. La peur a remplacé la rencontre. La méfiance a remplacé la solidarité. La débrouille individuelle a supplanté le projet collectif. Et ainsi, nous laissons mourir le pays.
Certes, la République d’Haïti n’est pas morte juridiquement. Mais elle est devenue une République fantôme. Une République que l’on invoque sans la vivre. Une République que l’on cite sans l’expérimenter. Or, une République ne se définit pas seulement par ses textes. Elle se définit par la manière dont elle est vécue au quotidien.
Vécue à l’école, quand l’enfant apprend non seulement à lire, mais à appartenir. Une école qui forme des citoyens et non pas une école qui reproduit les exclusions. La République doit-être vécue dans la rue, quand l’espace public n’est plus un territoire de peur, mais de rencontres. Une rue qui rassemble et non qui terrorise. Une République vécue dans l’institution, quand la loi n’est pas une abstraction hostile, mais une règle partagée. Un État qui protège et non qui disparaît.
La chanson de Ti Corn ne nous laisse aucun prétexte en nous démontrant que la pauvreté n’est pas le crime originel. Il faut le dire clairement ; la pauvreté ne tue pas une République. Des nations plus pauvres ont survécu parce qu’elles ont préservé le sens du commun. Alors, qui est responsable du morcellement de l’idéal républicain ?
Les responsabilités sont partagées voire fuyantes pour certaines catégories. Les élites ont une responsabilité écrasante dans cette décomposition. Elles ont confisqué l’État, déserté le bien commun, substitué leurs intérêts privés au destin collectif. Elles donnent raison au professeur Leslie F. Manigat qui a dit : « À travers toute l’histoire d’Haïti, les élites haïtiennes, toutes confondues, ont toujours fait tout ce qui était dans leur pouvoir pour faire disparaître la nation haïtienne. Si la nation existe encore, c’est grâce aux résistances de la masse. »
Cependant, la masse aussi a ses responsabilités. Cédant à la pression de ses besoins, la société elle-même s’est, peu à peu, habituée à l’anormal. À vivre sans État. À contourner la règle. À survivre sans horizon.
C’est cette double démission « élites vs masse » qui explique l’impasse actuelle. Qui peut encore retisser les liens ?
Revenir à Ti Corn n’est pas un exercice nostalgique. C’est un acte de lucidité. La chanson nous rappelle que nous avons déjà su faire société, même dans la précarité. Elle pose une question simple et implacable : quand avons-nous cessé de croire que le “nous” avait encore un sens ?
Réapprendre la République ne se fera ni par les slogans ni par les incantations. Cela passera par une école redevenue espace d’égalité, un État redevenu lisible, un espace public redevenu commun, une citoyenneté redevenue pratique quotidienne.
Il ne s’agit pas de rêver un âge d’or. Il s’agit de reconstruire une expérience collective. Un peuple peut survivre longtemps sans richesses. Il survit moins longtemps sans destins partagés. Et tant que la République ne sera plus vécue, aucune chanson, aussi belle soit-elle, ne pourra suffire à la sauver. Prenons nos responsabilités…
Dacely Bertrand
Ingénieur TELECOM | Maîtrise en IT
Professeur, University of the People (California)
Professeur, American University of the Caribbean (Les Cayes)
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