En 1804, lorsque les anciens esclaves de Saint-Domingue proclamèrent leur indépendance, les États-Unis choisirent de les ignorer. Reconnaître une nation fondée et dirigée par d’anciens esclaves noirs aurait signifié admettre, aux yeux du monde, que des Africains réduits en servitude pouvaient s’administrer eux-mêmes et édifier un État souverain — perspective insoutenable pour les États esclavagistes du Sud. Comme le démontre l’historienne Claire Bourhis-Mariotti dans sa thèse "L'Union fait la force : Les Noirs américains et Haïti (1804-1893)" (Université Paris Diderot, 2013), les parlementaires sudistes bloquèrent durant cinquante-huit ans toute tentative de reconnaissance officielle de la République d’Haïti au Congrès fédéral.

Ce ne fut qu’en 1862, en pleine guerre de Sécession, que le président Abraham Lincoln obtint la reconnaissance diplomatique d’Haïti : les représentants sudistes ayant quitté le Congrès, l’obstacle institutionnel disparut. Selon Bourhis-Mariotti, cette reconnaissance tardive s’accompagna toutefois d’une arrière-pensée. Lincoln envisagea, à travers l’établissement de relations avec Haïti et le Libéria, des projets de « colonisation » — c’est-à-dire une émigration volontaire organisée — des Noirs libres vers des territoires gouvernés par des Noirs, partant du postulat qu’ils ne seraient jamais pleinement intégrés à la société blanche américaine. Ces projets échouèrent, mais la reconnaissance demeura. Washington désigna alors ses trois premiers chefs de mission à Port-au-Prince : Benjamin F. Whidden, Commissaire et Consul Général de 1862 à 1865 ; Henry Everard Peck, promu Ministre Résident et Consul Général à l’été 1866 jusqu’en 1867 ; enfin Gideon Hiram Hollister, en fonction de 1867 à 1869. Tous trois étaient blancs.