Il est des images qui traversent les siècles comme des lueurs fidèles : le poète penché sur sa coupe, le regard qui cherche la lune et la langue qui cueille le chant de l’instant. Si l’on tend l’oreille à travers les langues, de la Chine tangienne à Haïti, on entend la même attestation : l’ivresse n’est pas seulement l’éclat d’une perte, c’est souvent la politique intime d’un poète, une méthode d’être au monde qui cherche à sublimer la douleur par la beauté, à défier l’ennui et la pesanteur de l’histoire.
Li Bai, né le 19 mai 701 à Suiye et mort le 30 novembre 762 à Dangtu sous la dynastie Tang, incarne ce geste dans sa forme la plus légère et la plus lumineuse. Ses poèmes célèbrent la nuit, la lune, le fleuve et la coupe comme autant d’aiguillons du désir de vivre. Dans Invitation au vin, qu’on a sous les yeux, il conseille : « Quand la vie est heureuse, il faut s’en réjouir pleinement : ne laisse pas ta coupe vide, face à la lune dorée. » Ici, boire est un rituel de présence : on célèbre l’instant, on exorcise la fuite du temps par la convivialité et la joie. La légende qui veut le voir se noyer, ivre, en poursuivant le reflet de la lune, dit quelque chose d’essentiel, non tant une morale que l’image d’un poète qui met sa vie entière au service d’une beauté fugitive. Li Bai transforme l’ivresse en poème vivant. La boisson devient métaphore et matériau d’une poésie qui tient à la fois du sacré et du festif.






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