L'énergie : le talon d'Achille haïtien
Le premier enseignement que ce conflit nous délivre avec une acuité particulière concerne notre dépendance énergétique absolue, qui atteint un niveau critique. Haïti importe en effet la totalité de ses produits pétroliers, qu'il s'agisse de l'essence, du diesel ou du kérosène, sans qu'aucune production locale ne vienne suppléer ces importations. Selon les données disponibles, les produits pétroliers raffinés représentent environ 14,6 % des marchandises importées par le pays, et Haïti dépend à plus de 86 % du pétrole importé pour sa production d'électricité .
Cette situation constitue un exemple classique de vulnérabilité structurelle, c'est-à-dire d'une configuration économique dans laquelle un pays dépend fortement de ressources ou de marchés extérieurs pour assurer le fonctionnement normal de son économie. Une telle dépendance signifie que toute perturbation affectant les marchés mondiaux se répercute presque immédiatement sur l'économie nationale.
Nos capacités de stockage, réparties entre trois principaux terminaux (Varreux, Thorland et Tristar), s'élèvent approximativement à 972 000 barils toutes catégories confondues . Avec une consommation quotidienne moyenne d'environ 9 500 barils d'essence, 12 000 barils de diesel et 2 500 barils de kérosène, cette capacité ne garantit qu'une autonomie d'environ quarante jours dans des conditions optimales . Quarante jours seulement constituent le mince intervalle qui nous sépare d'une paralysie économique généralisée lorsque les routes maritimes mondiales subissent des perturbations, lorsque les compagnies d'assurance refusent de couvrir les navires, ou lorsque les fournisseurs privilégient la sécurisation de leurs propres marchés nationaux.
Les menaces répétées émanant de l'Iran concernant un possible blocage du détroit d'Ormuz — par lequel transite environ 20 % de la consommation mondiale de pétrole — illustrent parfaitement ce risque. Selon les analystes, une perturbation prolongée dans cette zone stratégique pourrait entraîner des ruptures d'approvisionnement sévères en Haïti dès la mi-mars 2026, si de nouvelles cargaisons ne parviennent pas à être déchargées à quai. Une telle situation provoquerait une hausse brutale des prix du pétrole sur les marchés internationaux, affectant directement des pays comme Haïti qui ne disposent d'aucune alternative énergétique significative. Ce constat révèle une réalité simple mais fondamentale : une nation qui ne maîtrise pas son approvisionnement énergétique ne saurait prétendre à la maîtrise de son destin économique.
L'alimentation : quand notre assiette dépend du monde
La seconde révélation de cette crise concerne notre insécurité alimentaire structurelle. Haïti importe une part importante de ses denrées alimentaires ainsi que de nombreux intrants agricoles indispensables à la production locale. Selon les données commerciales disponibles, la valeur totale des biens importés par Haïti a dépassé 5 milliards de dollars américains en 2023, et le riz occupe le deuxième poste alimentaire avec près de 9,1 % du total des importations .
La situation du riz est particulièrement emblématique de cette dépendance. Autrefois productrice d'une part significative de sa consommation nationale, Haïti ne couvre aujourd'hui qu'une fraction de sa demande locale. Selon plusieurs spécialistes, environ 75 % de la consommation de riz est désormais assurée par les importations, principalement en provenance des États-Unis qui ont fourni près de 375 000 tonnes en 2023 pour un coût estimé à 264 millions de dollars. Pour l'agronome Jean André Victor, spécialiste de la sécurité alimentaire, cette situation "expose directement la population aux fluctuations du marché mondial. Toute perturbation des flux maritimes ou hausse des prix internationaux se répercute immédiatement sur les ménages haïtiens" .
Par ailleurs, les perturbations affectant les routes maritimes internationales ne concernent pas uniquement le pétrole. Le détroit d'Ormuz constitue également une voie stratégique pour le commerce mondial des engrais, notamment l'ammoniac et l'urée. Une augmentation des coûts de transport ou des primes d'assurance pour les navires se traduit inévitablement par une hausse du prix de ces intrants sur les marchés internationaux. Pour un pays dont l'agriculture dépend partiellement de ces importations, les conséquences sont directes : hausse du coût de production, diminution des rendements agricoles et augmentation du prix des denrées alimentaires.
Selon les estimations récentes des agences humanitaires internationales, 5,7 millions d'Haïtiens vivent déjà dans une situation d'insécurité alimentaire aiguë, plaçant Haïti parmi les six principaux foyers de faim dans le monde . Plus de 6 millions de personnes, dont 3,3 millions d'enfants, ont besoin d'aide humanitaire urgente . Dans ce contexte, toute augmentation supplémentaire du prix des intrants agricoles risque d'accentuer les difficultés des producteurs et de réduire encore davantage l'accessibilité économique de l'alimentation. Cette situation illustre une fois de plus la fragilité d'un système économique qui ne parvient pas à garantir sa propre souveraineté alimentaire.
L'économie : l'inflation importée comme phénomène structurel
La troisième observation concerne la transmission des chocs économiques internationaux à l'économie haïtienne. La hausse du prix du pétrole provoquée par les tensions géopolitiques se répercute rapidement sur l'ensemble des prix dans l'économie nationale. Ce phénomène est connu en économie sous le nom d'inflation importée. Il désigne la situation dans laquelle l'augmentation des prix sur les marchés internationaux entraîne une hausse généralisée des prix dans les pays fortement dépendants des importations.
Dans le cas d'Haïti, ce mécanisme est particulièrement puissant. L'augmentation du coût de l'énergie renchérit les transports, ce qui affecte à son tour le prix des biens alimentaires, des matériaux de construction et de nombreux autres produits de consommation. Les données de décembre 2025 indiquent que l'inflation annuelle s'établissait à 25 %, avec une inflation alimentaire atteignant 26,2 % et une hausse des prix du poste logement, eau, gaz et électricité de 40,5 % . L'inflation sous-jacente, qui exclut les éléments les plus volatils, demeurait élevée à 24,1 %, témoignant de tensions profondes et persistantes dans l'économie .
Les ménages voient ainsi leur pouvoir d'achat se réduire progressivement. Comme le rapporte l'Institut haïtien de statistique et d'informatique, les produits alimentaires représentent 49 % du panier de consommation moyen des ménages haïtiens . Cette structure de consommation rend la population extrêmement vulnérable aux chocs inflationnistes, chaque hausse des prix alimentaires se traduisant par une diminution immédiate de la capacité à satisfaire les besoins essentiels.
La dépréciation de la gourde face au dollar américain accentue encore ce phénomène. Comme la majorité des importations est payée en devises étrangères, toute baisse de la monnaie nationale augmente automatiquement le coût des biens importés. En outre, la pression exercée par les biens importés reste un facteur clé de l'inflation globale en Haïti, l'inflation importée ayant atteint 51,9 % de contribution à l'inflation totale en juin 2022, au pic de la pandémie (Direction générale du Trésor, 2022).
Par ailleurs, les transferts de fonds en provenance de la diaspora — qui constituent une source majeure de revenus pour de nombreuses familles — pourraient eux-mêmes être affectés si la crise internationale ralentit l'activité économique dans les pays d'accueil. Ainsi, l'économie haïtienne apparaît particulièrement perméable aux fluctuations du système économique mondial.
L'État : une absence aux conséquences manifestes
La situation présente révèle également, de manière particulièrement nette, les carences de l'État dans l'exercice de ses missions fondamentales de protection des populations. Face à la menace de pénurie de carburant qui se précise, quels dispositifs de régulation avons-nous institués ? Quelles réserves stratégiques avons-nous constituées pour faire face aux situations de crise ? Quelles alternatives énergétiques avons-nous développées pour réduire notre dépendance aux importations de pétrole ? L'examen objectif de ces questions conduit à un constat sans équivoque : nous demeurons démunis face à cette crise comme face aux précédentes.
Face à l'augmentation annoncée des prix alimentaires, quels stocks de régulation avons-nous établis pour stabiliser les marchés ? Quelles mesures d'aide ciblée avons-nous prévues pour protéger les catégories les plus vulnérables ? Quelles politiques agricoles d'urgence avons-nous élaborées pour soutenir la production locale ? Les réponses à ces interrogations révèlent une absence de planification et d'anticipation. Le budget national, lorsqu'il est effectivement voté et exécuté, ne prévoit pas de dotations significatives pour ces mécanismes de protection qui, dans les États structurés, permettent de distinguer une crise maîtrisée d'une catastrophe humanitaire.
L'État haïtien, fragilisé par des décennies d'instabilité politique chronique, de pratiques de corruption et d'absence de continuité institutionnelle, se révèle aujourd'hui incapable d'amortir les chocs qui affectent sa population. Il ne protège pas, ne régule pas, n'anticipe pas. Il subit les conséquences de décisions adoptées ailleurs. Par son inaction et son inefficacité, il transmet les crises à la population sans aucune atténuation. Les observateurs notent que le taux de référence de la BRH a oscillé entre 130,56 et 130,72 gourdes pour un dollar au cours du mois de janvier 2026 , illustrant une relative stabilité qui pourrait être mise à rude épreuve par la crise énergétique annoncée, sans que des mécanismes de protection spécifiques n'aient été activés.
Ce que cette situation révèle avec une acuité particulière, c'est que la vulnérabilité d'Haïti ne procède pas seulement de facteurs économiques ou géographiques. Elle résulte d'abord d'une carence politique. Comme le souligne le politologue Robert Rotberg (Rotberg, 2013), un État se définit fondamentalement par sa capacité à fournir des biens politiques essentiels à ses citoyens, au premier rang desquels figure la sécurité . Lorsqu'un gouvernement ne peut ou ne veut plus assurer cette mission régalienne, lorsqu'il perd le monopole de la violence légitime sur son territoire et cesse de délivrer des services publics de base, il entre dans un processus de défaillance qui expose sa population à toutes les prédations (Rotberg, 2002).
C'est précisément cette situation que connaît Haïti : un État qui n'assure pas ses missions fondamentales, qui ne garantit pas la sécurité de ses citoyens, qui ne régule pas les marchés essentiels, qui ne constitue pas de réserves stratégiques, qui ne planifie pas l'avenir, abandonnant ainsi sa population aux perturbations venues de l'extérieur comme aux violences internes. La vulnérabilité nationale n'est donc pas une fatalité géographique ou climatique ; elle est le produit d'une incapacité politique chronique à construire les institutions protectrices sans lesquelles aucune résilience n'est possible.
La communauté internationale : un soutien incertain
Le dernier aspect mis en évidence par cette situation concerne notre dépendance à l'égard de l'aide internationale et la précarité de ce soutien. Le plan de réponse humanitaire des Nations Unies pour Haïti en 2026 prévoit la mobilisation de 880 millions de dollars auprès des bailleurs de fonds traditionnels. L'Organisation internationale pour les migrations a identifié un besoin de 60 millions de dollars pour gérer les déplacements de population qui s'intensifient dans un contexte d'insécurité croissante. Ces ressources, essentielles à notre survie collective, dépendent entièrement des priorités et des disponibilités des partenaires internationaux.
Lorsque la communauté internationale se trouve confrontée à une crise majeure au Moyen-Orient, avec son cortège de réfugiés, de destructions et d'urgences humanitaires, l'attention diplomatique et les ressources financières se détournent naturellement vers ce nouveau théâtre d'opérations. Les conférences de donateurs se multiplient pour les pays affectés par le conflit, les appels humanitaires sont lancés, et progressivement, Haïti, déjà peu prioritaire dans l'agenda international, risque de voir son importance relative diminuer encore.
Les conséquences potentielles de ce désengagement sont aisément identifiables : interruption de programmes alimentaires, fermeture de centres de santé, cessation d'activités scolaires pour enfants déplacés, privation de soutien pour des milliers de familles. La communauté internationale nous rappelle ainsi que son soutien demeure conditionnel et révocable. Les données récentes du marché des changes montrent que la gourde a atteint son plus haut niveau en dollar américain depuis un an avec un taux de 0,0077 dollar par gourde le 3 février 2025, avant de connaître une tendance générale à la baisse , illustrant la volatilité à laquelle notre économie reste soumise en l'absence de soutiens extérieurs stables.
Ce que cette situation démontre est la précarité d'une stratégie de survie fondée exclusivement sur l'assistance extérieure. Compter sur la générosité internationale pour nourrir sa population, soigner ses malades, éduquer ses enfants, c'est bâtir sur des fondations incertaines. Les économistes estiment d'ailleurs que la gourde devrait se négocier à 128,80 gourdes pour un dollar dans les douze prochains mois , une prévision qui dépend toutefois largement de l'évolution du contexte international et de la capacité du pays à maintenir le flux de l'aide extérieure.
Dans ce contexte, Haïti risque de voir diminuer l'attention internationale dont il bénéficie déjà de manière intermittente. Cette situation souligne les limites d'un modèle de survie économique fondé principalement sur l'assistance extérieure, et illustre la pertinence de l'analyse de Bayart sur les "trompe-l'œil des processus d'ajustement structurel et de transition démocratique" qui reproduisent les économies politiques et morales de l'extraversion .
Le défi de la résilience économique
La guerre au Moyen-Orient agit ainsi comme un miroir révélateur de la situation haïtienne. Elle met en évidence les faiblesses structurelles d'une économie dépendante des importations, exposée aux fluctuations du marché mondial et dépourvue de mécanismes efficaces de protection contre les crises.
Face à cette réalité, la question essentielle devient celle de la résilience économique. Construire une économie résiliente signifie développer la capacité d'absorber les chocs extérieurs sans que ceux-ci ne se transforment immédiatement en crises sociales majeures. Cela implique notamment de renforcer la production nationale, de réduire la dépendance énergétique, de soutenir l'agriculture locale et de développer des institutions capables de planifier le développement économique sur le long terme.
Parmi les pistes avancées par les experts figurent le développement de la production agricole locale, notamment du riz, l'investissement dans les énergies renouvelables afin de réduire la dépendance au pétrole importé, ainsi que la constitution de réserves stratégiques de produits essentiels pour amortir les chocs externes . Ainsi, la question de la souveraineté alimentaire et énergétique s'impose comme un enjeu central pour la stabilité économique et sociale d'Haïti .
La question qui se pose à nous collectivement n'est pas de savoir si d'autres crises surviendront. Elles surviendront inévitablement, comme les ouragans frappent nos côtes chaque année. La seule interrogation pertinente est celle-ci : quelles mesures prenons-nous, dès à présent, pour éviter d'être à nouveau exposés, vulnérables, démunis, lors de la prochaine crise ? Quelles actions engageons-nous pour construire cette résilience qui nous fait défaut, cette capacité à absorber les chocs sans nous effondrer, cette aptitude à protéger les plus faibles lorsque l'environnement extérieur devient hostile ?
Le constat ne comporte aucune dissimulation. Il nous renvoie notre propre image, avec ses faiblesses, ses fragilités, ses carences. Il nous appartient de décider si nous préférons détourner le regard, dans une attitude de déni qui nous est devenue coutumière, ou si nous choisissons d'affronter cette réalité pour la transformer.
Cette décision nous engage collectivement. L'avenir de notre pays en dépend.
Références bibliographiques
Bayart, J.-F. (1999). L'Afrique dans le monde : une histoire d'extraversion. Critique internationale, 5(1), 97-120. Paris, France : Presses de Sciences Po.
Direction générale du Trésor. (2022). Indicateurs et conjoncture : Haïti. Service économique de l’Ambassade de France.
Human Rights Watch. (2025). Rapport mondial 2025 : Haïti. New York, États-Unis : Human Rights Watch. Consulté sur https://www.hrw.org/fr/world-report/2025/country-chapters/haiti
Nations Unies - Programme alimentaire mondial. (2025). Haïti : analyse de la sécurité alimentaire - décembre 2025. Rome, Italie : PAM.
Organisation internationale pour les migrations. (2025). Matrice de suivi des déplacements - Haïti : rapport sur les déplacements internes (novembre 2025). Genève, Suisse : OIM.
Rotberg, R. I. (2013). Failed and Weak States in Theory and Practice. Oxford Bibliographies. New York, États-Unis : Oxford University Press.
Rotberg, R. I. (2002). The New Nature of Nation-State Failure. The Washington Quarterly, 25(3), 85-96. Washington, D.C., États-Unis : Center for Strategic and International Studies.
Trading Economics. (2025). Haiti inflation rate. New York, États-Unis : Trading Economics. Consulté sur https://tradingeconomics.com/haiti/inflation-cpi
Trading Economics. (2025). Haiti imports by category. New York, États-Unis : Trading Economics. Consulté sur https://tradingeconomics.com/haiti/imports-by-category
Trading Economics. (2025). Haiti balance of trade. New York, États-Unis : Trading Economics. Consulté sur https://tradingeconomics.com/haiti/balance-of-trade
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