Si la poésie de Watson Charles exerce un attrait particulier du fait de la qualité sensible
qu’elle mobilise et des intentions profondes qu’elle exprime, il n’est pas si simple pour une
philosophe, comme moi, habituée à un langage plus conceptuel et abstrait d’en livrer une
interprétation juste. Il est seulement envisageable d’exprimer ma manière d’appréhender ces
textes, sans pouvoir prétendre à aucune objectivité ni même de compréhension vraiment
satisfaisante. Mais par-delà l’écueil de la démarche philosophique, la plupart du temps limitée
aux concepts, au détriment de la richesse du sensible, on conviendra que la langue usuelle,
voire technique, que convoque une analyse littéraire énonce elle aussi des généralités souvent
appauvrissantes par rapport à la singularité de l’expression poétique, qui ne peut par
conséquent que lui échapper. Les mots, dans leur usage courant, demeurent toujours en-deçà
des images. Dans l’unicité radicale de la parole poétique, dans les perceptions du monde, les
rêveries, les sentiments très subjectifs qui y sont manifestés, il y a quelque chose
d’irréductible à la signification toujours trop univoque. Cette irréductibilité, à laquelle on
pourrait aussi donner le nom de liberté, fait sa force.

Pour l’exégète, expert ou amateur, surgit le questionnement de savoir comment cet
individu singulier, le poète, qui ne joue pas forcément à être un excentrique et qui s’efforce de
remplir sa fonction sociale comme tout le monde, fait pour habiter le monde, en sauvegardant
sa différence dans sa façon d’appréhender les choses et dire ce qu’il sent, en évitant de passer
par les représentations, dont on habille ordinairement le réel. L’interrogation se soulève aussi
sur les procédés auxquels le poète a recours pour trouver ses métaphores. D’où vient
l’inventivité linguistique du poète si l’on admet que la croyance en l’origine mystique de son
inspiration demeure douteuse ou problématique ? En tous les cas, le poète fait des trouvailles
dont nous nous sentons complètement incapables. C’est pourquoi on peut voir en lui une sorte
d’étrangeté. C’est pourquoi il y a aussi une solitude essentielle du poète, son effort de fidélité
à lui-même l’isolant du grand nombre et même de celles ou de ceux qui aimeraient mieux le
comprendre.