Ce manuscrit n’est pas un simple récit chronologique. Il est une chronique vivante, un plaidoyer pour la reconnaissance d’un espace qui fut le père nourricier des orchestres, le théâtre de drames et de triomphes, et le coffre-fort de traditions et de mœurs qui nourrissent la culture nationale.
Ce texte s’adresse aux lecteurs passionnés d’histoire, aux chercheurs, aux étudiants, mais surtout aux générations futures, afin qu’elles puissent connaître et apprécier cette tranche d’histoire aussi séduisante que palpitante. Car un peuple sans patrimoine est un pays sans histoire, et le Rumba Night Club est une pierre angulaire de la mémoire collective du Cap-Haïtien.
1. Un espace unique
Le Club des Mélomanes du Cap-Haïtien, ci-devant Rumba Night Club, est l’une des plus anciennes boîtes de nuit de la deuxième ville du pays. Petit espace attrayant et réservé, il peut accueillir entre 400 et 500 personnes assises. Logé dans une ancienne bâtisse au Carénage, à l’entrée sud de la ville, il sert aujourd’hui davantage de discothèque, mais demeure actif et fidèle à sa vocation de lieu de rencontre.
2.Un pan de mur socioculturel
Le Rumba Night Club doit être considéré comme un podium solidement établi, un pan de mur essentiel dans la construction de l’édifice socioculturel du Cap-Haïtien. Il a aidé Septent et Tropic à grandir et à évoluer. Sa présence et son rôle dans leur histoire ne doivent pas être négligés
3.Un théâtre de mémoire
Le Rumba fut :
• Le théâtre d’événements uniques et de haute portée socio-historique.
• Un témoin de premier ordre de leur développement, local et international.
• L’un des crayons qui a écrit leurs noms en lettres d’or dans l’histoire musicale universelle.
• Le témoin privilégié des faits qui ont marqué et enrichi l’histoire du Cap.
• Un temple emblématique, inscrit dans la mémoire de la cité.
4. Un patrimoine vivant
Ce coin paradisiaque est aussi un haut lieu de l’histoire. On ne saurait écrire l’histoire du Cap-Haïtien sans lui consacrer un chapitre, tant pour ce qu’il est, pour ce qu’il fut, et pour le rôle qu’il a joué dans la vie de grandes institutions de la ville, elles-mêmes devenues patrimoines nationaux.
5. Le père nourricier des orchestres
À un moment de leur parcours, ces institutions dépendaient du Rumba pour survivre, fonctionner régulièrement et prendre leur envol. Elles étaient des oiseaux sans ailes. Le Rumba fut leur père nourricier, celui qui leur apportait à manger. Aujourd’hui, elles volent de leurs propres ailes, élevées au rang de patrimoine national, tandis que le Rumba est oublié ou écarté du décor.
6.La définition d’un haut lieu de mémoire
Un haut lieu de mémoire est le produit d’une culture et d’une idéologie. Son importance dépend des événements qu’il a vécus, des secrets historiques qu’il a gardés, des images et souvenirs qu’il a conçus. Il doit être associé à des faits marquants, qu’ils soient historiques, touristiques, littéraires ou socioculturels.
7.La quintessence d’un lieu
Un haut lieu de mémoire naît de la différence et se maintient par la distinction. Avant d’exister comme tel, il doit avoir rempli des missions, exercé des fonctions qui lui permettent d’exprimer une quintessence. Le lieu choisi rend cette quintessence manifeste : il marque la place d’une personne, d’une institution ou d’un groupe dans la hiérarchie sociale.
8.Le risque de l’oubli
Mettre de côté le Club des Mélomanes dans notre histoire écrite, c’est retenir une information capitale ou commettre une omission de taille. Même indirectement, d’autres institutions devraient en faire état dans leur historiographie. Oublier ce lieu, c’est comme enlever des chapitres entiers au livre d’histoire du Cap-Haïtien, privant les générations futures du droit de connaître et d’apprécier une tranche d’histoire aussi séduisante que palpitante.
9,Trois événements caractéristiques
Le Club des Mélomanes a été le théâtre de nombreux faits historiques. Pour ne pas fatiguer le lecteur, on retiendra seulement trois événements caractéristiques, chacun révélant l’importance de ce lieu dans la mémoire collective et dans l’identité culturelle du Cap-Haïtien.
Le club des melomanes
Le premier chapitre écrit dans ce haut lieu de mémoire
10.La connaissance et la mémoire
Tout ce que l’homme ignore n’existe pas pour lui. L’univers de chacun se résume à la taille de ses connaissances. Ainsi, l’histoire du Club des Mélomanes s’inscrit dans la mémoire collective du Cap-Haïtien, comme un chapitre incontournable.
11.Le retour d’Ulrick et la révolution de 1950
Après son retour de Port-au-Prince, Ulrick Pierre-Louis engagea la révolution musicale de 1950. Septentrional obtint alors des contrats stables avec les cercles mondains et culturels de la ville, qui animaient la vie sociale du Cap.
12.Les cercles mondains du Cap
Parmi les plus en vue figuraient :
• Le Prime-Vert, rue 24.
• Le cercle Printania, dirigé par Madame Charles Meneau, rue 24 C/D.
• Le Patricia Night Club, fondé par Madame Anne-Marie Lue Chung, épouse du docteur Adrien Zéphyr, au Parc Vincent du Carénage.
Mais cette dispersion fatiguait les musiciens : aller et venir d’un espace à l’autre, transporter les instruments, répéter deux ou trois fois par semaine… Ulrick savait qu’il fallait trouver une solution.
13. Le contrat du Rumba Night Club
Le vendredi 15 août 1952, jour de l’Assomption et fête patronale du Cap-Haïtien, Septentrional signa avec Agusto Hong, propriétaire du Rumba Night Club, un contrat d’occupation permanente et exclusive. Situé au Carénage, quartier résidentiel proche du Parc Vincent, ce Night Club devint le foyer de Septent.
14. La vie au Rumba
Le Rumba Night Club possédait un immeuble à étage attenant à la piste de danse. Le maestro Ulrick Pierre-Louis y installa ses appartements privés. Rapidement, le nom de Septentrional s’identifia à celui du local qu’il occupait. Pendant 14 ans, le Rumba fut le cœur battant de l’orchestre et de la vie culturelle du Cap.
15.Le passage au Feu Vert
À la fin de l’année 1966, un nouveau chapitre s’ouvrit avec l’arrivée du Feu Vert Night Club. L’inauguration eut lieu le jeudi 22 décembre 1966, et la première soirée dansante le samedi 31 décembre 1966. Dès lors, le Feu Vert devint l’antre de Septentrional. Aujourd’hui, il est élevé au rang de patrimoine culturel national, symbole de la continuité et de la grandeur de l’orchestre.
Le club des melomanes
Le second chapitre écrit dans ce haut lieu de mémoire
16.La plainte du maestro
Le maestro Ulrick Pierre-Louis, chef de l’orchestre Septentrional, déposa une plainte formelle auprès du gouvernement de François Duvalier. Les macoutes tiraient à tout bout de champ dans les soirées dansantes du Nord, semant la panique. Le public, effrayé, ne répondait plus aux invitations de Septent, mettant l’orchestre en panne de recettes.
17.L’interdiction d’Adherbal Lhérisson
François Duvalier interdit à Adherbal Lhérisson, fils du major Vir Lhérisson et homme de main redouté, d’entrer au Rumba Night Club avec ses troupes. Mais un an plus tard, l’interdiction fut levée. Adherbal, rancunier, décida de faire un retour spectaculaire et significatif au Rumba.
18.Le dimanche gras de 1965
Il choisit le dimanche gras, 7 février 1965, après le défilé du carnaval. Entouré de ses sbires, ivre et armé jusqu’aux dents, il exigea du maestro que l’on joue sans arrêt sa chanson fétiche : Papa Loco. La cadence de la musique était ponctuée par des rafales de mitraillettes, transformant la fête en cauchemar.
19. La fuite et la panique
Fleurant le danger, Ulrick se réfugia dans ses appartements. André Gaspard, l’un des tôliers de la place, disparut lui aussi. Pris de peur, la majorité des clients désertèrent les lieux dans la précipitation. Quelques braves restèrent, insensibles au chant aigu des mitraillettes, tandis que Septent jouait Papa Loco à répétition.
20. La mort de Tony Piquion
Parmi les derniers clients se trouvait Tony Piquion, personnage public réputé pour son entregent et sa joie de vivre. Il était venu prendre un dernier verre avant de quitter le Cap avec sa famille pour s’établir à Port-au-Prince. Fils de Raoul Piquion, frère du docteur René Piquion, beau-frère du président Magloire, Tony avait marqué la vie politique en battant Ernest Bennett pour entrer à la Chambre des députés.
Quand on lui signala qu’il saignait, il sortit du bar pour examiner sa blessure. À ce moment, Adherbal, son grand ami, se plaça en face de lui et le tua à bout portant d’une rafale de mitraillette. Il mourut sur le champ, vers une heure du matin.
21.Les autres victimes et la mémoire
Après avoir abattu Tony, Adherbal tira une autre rafale. Deux clients familiers furent atteints :
• Eddy Hilaire, footballeur, blessé aux testicules, opéré mais marqué à vie.
• Durier Cadet, jeune homme atteint à l’estomac, devenu tétraplégique, qui mourut deux ans plus tard après d’atroces souffrances.
Cette nuit tragique révéla la fragilité des espaces de rassemblement, dépourvus d’issues de secours. Les femmes, entravées par leurs jupes étroites et leurs talons « kikites », durent se déchirer pour fuir. Le Rumba Night Club devint alors un haut lieu de mémoire, marqué par le sang, la peur et la perte d’un homme qui incarnait l’élégance et la sportivité du Cap-Haïtien.
Le club des melomanes
Le troisième chapitre écrit dans ce haut lieu de mémoire
22.Le départ de Septent
En 1966, l’orchestre Septentrional abandonna définitivement le Rumba Night Club pour s’installer au Feu Vert Night Club. L’espace resta vide, mais il demeurait chargé de mémoire et de charme. Les fans se divisaient : certains étaient attachés à Septent, d’autres au Rumba lui-même, et d’autres encore appréciaient les deux ensemble.
23.Le Rumba en transition
Privé de Septent, le Rumba se transforma en simple discothèque pour répondre aux attentes des habitués. Mais son aura restait intacte : cadre attrayant, ambiance raffinée, clientèle fidèle. Le lieu continuait d’exercer une fascination particulière sur les amateurs de musique et de danse.
24.La naissance de Tropicana
Fondé en 1963, l’orchestre Tropicana évoluait au Yanvalu Night Club, qui n’avait ni la cote, ni le décor, ni l’environnement du Rumba. De 1963 à 1984, la maison de la famille Turenne, rue 8 « Ti Ginen », servit de quartier général pour les répétitions. L’ensemble était dirigé par Emmanuel Turenne, mais la direction musicale revenait à Charlemagne Pierre-Noël, véritable architecte du son de Tropicana.
25.La recherche d’un nouvel espace
Après 1984, Tropicana devait trouver un espace sûr et bienveillant pour entreposer ses instruments, répéter, réparer et inviter le public à danser dans un cadre décent et attrayant. Le Rumba Night Club, avec ses commodités et sa logistique, s’imposait comme une évidence.
26. Les négociations et l’occupation
Il faut préciser que Tropicana n’attendit pas les années 1980 pour fréquenter le Rumba. Dès ses débuts, le groupe répétait chez Turenne et se produisait au Rumba. Les membres influents de Tropicana entreprirent alors de sérieuses négociations pour récupérer l’espace et en faire leur maison musicale. Le Rumba devint ainsi la seconde demeure de l’orchestre, après Septent.
27.Vers le Tropicana Night Club
Tropicana évolua tranquillement au Rumba jusqu’à l’inauguration de son propre espace, le Tropicana Night Club, qui marqua une nouvelle étape dans son histoire. Après Septent, le Rumba Night Club avait offert à Tropicana un cadre prestigieux, consolidant sa place dans la mémoire culturelle du Cap-Haïtien.
28.La logique de la reconnaissance
On ne doit pas féliciter le propriétaire du restaurant pour la cuisine en oubliant les cuisiniers. Le Rumba est le seul club qui a hébergé successivement, pendant un temps plus ou moins long, les deux plus grands orchestres du terroir. Son nom doit être évoqué comme plateforme, comme lieu de référence, chaque fois que l’on ouvre un dossier sur Septent ou Tropic.
29. La métaphore des souliers
Les chaussettes ont été lavées et séchées avant d’être utilisées à nouveau, tandis que les souliers, qui protègent des piquants et affrontent la boue, n’ont pas été nettoyés. Or, seuls les souliers peuvent révéler quand les chaussettes sont trouées. Si la variable indépendante (les orchestres) est élevée au rang de patrimoine national, qu’en est-il de la variable dépendante (le Rumba) ?
30. La protection culturelle
Les Conventions de Genève de 1949 et leurs protocoles additionnels confèrent protection à la personne humaine et à son identité culturelle. Ces droits s’étendent aussi aux institutions privées ou publiques d’intérêt national, comme le Club des Mélomanes. Elles contribuent à préserver la mémoire collective et à garder vivantes les prémices de l’histoire. Le Rumba aurait dû être pris en charge par l’HISPAN pour sauvegarder la mémoire et préserver l’histoire universelle. Mais les normes actuelles, imprécises, n’assurent pas toujours une protection suffisante du patrimoine culturel en péril.
31.Le recours aux normes internationales
Dans les circonstances où un patrimoine culturel est menacé, le recours à d’autres régimes juridiques s’impose. Le droit international des droits de l’homme et les conventions de l’UNESCO consacrées à la culture, dont nombre de dispositions constituent la lex generalis, offrent une protection possible et nécessaire.
32. La valeur du patrimoine culturel
Le patrimoine culturel assure une protection efficace des institutions matérielles et immatérielles, en toute situation. Le Club des Mélomanes n’est pas seulement un espace physique attrayant et sollicité : il est un trésor caché, de valeur inestimable, qui mérite d’être reconnu comme patrimoine culturel national.
33. Un coffre-fort de mémoire
Le Rumba représente un coffre-fort qui contient une partie de l’histoire socioculturelle du Cap-Haïtien. Il conserve des histoires secrètes, la vie de grandes institutions capoises devenues patrimoines nationaux, des vérités, des mœurs, des habitudes et des traditions qui nourrissent et embellissent la culture nationale à travers les générations.
34. La transmission culturelle
Un peuple sans patrimoine est un pays sans histoire. Le Rumba, en tant que lieu de mémoire, transmet aux générations futures les prémices de l’histoire, les pratiques sociales et les traditions qui constituent l’identité culturelle du Cap-Haïtien et, au-delà, de la nation.
35. La nécessité de la reconnaissance
Ignorer le Rumba, c’est effacer une partie de la mémoire collective. Sa reconnaissance comme patrimoine culturel national est indispensable pour préserver l’équilibre entre les institutions qu’il a nourries et l’espace qui les a abritées. Le Rumba est une variable dépendante qui conditionne l’existence des orchestres Septent et Tropic, déjà élevés au rang de patrimoine.
36.Vers une protection juridique renforcée
Les normes internationales, bien que parfois imprécises, visent à protéger la dignité humaine et les institutions culturelles. Le Club des Mélomanes devrait être pris en charge par des organismes comme l’HISPAN, afin de sauvegarder la mémoire collective et préserver l’histoire universelle. Sa protection ne doit pas être induite ou secondaire, mais affirmée et garantie.
Conclusion
Le Rumba Night Club est un coffre-fort de mémoire. Il a façonné la vie de Septent et Tropicana, marqué l’histoire du Cap-Haïtien, et conserve des vérités qui appartiennent à la culture nationale. Sa reconnaissance comme patrimoine culturel est une nécessité pour préserver l’équilibre entre les institutions et les lieux qui les ont portées. Nous avons désormais entre les mains une fresque complète sur le rôle du Rumba Night Club dans l’histoire du Cap-Haïtien.
Le Rumba Night Club, devenu Club des Mélomanes, n’est pas un simple souvenir figé dans le passé. Il est un haut lieu de mémoire, un espace qui a nourri deux institutions majeures — Septentrional et Tropicana — et qui a marqué de son empreinte l’histoire culturelle, sociale et politique du Cap-Haïtien.
Il fut le père nourricier des orchestres, le théâtre de drames et de triomphes, le coffre-fort de traditions et de mœurs qui enrichissent la culture nationale. Pourtant, il demeure ignoré, relégué dans l’ombre, alors qu’il mérite d’être reconnu comme patrimoine culturel national.
Reconnaître le Rumba, c’est rendre justice à la mémoire collective. C’est rappeler que les institutions ne grandissent pas seules, mais qu’elles s’appuient sur des lieux, des hommes et des histoires. C’est affirmer que la culture ne se construit pas seulement par les œuvres, mais aussi par les espaces qui les accueillent et les protègent.
Un peuple sans patrimoine est un pays sans histoire. Le Rumba Night Club est une pierre angulaire de cette histoire. Sa reconnaissance est une nécessité, non seulement pour honorer le passé, mais aussi pour transmettre aux générations futures la richesse d’une mémoire vivante.
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