Haïti importe aujourd'hui 46 % de ses besoins alimentaires. Ce chiffre, extrait des données de l'Administration Générale des Douanes pour le premier trimestre de l'exercice fiscal 2025-2026, suffit à lui seul à trancher un vieux débat national. L'expression « Haïti, pays essentiellement agricole » — répétée depuis des décennies dans les discours politiques, les manuels scolaires et les tribunes officielles — ne décrit plus une réalité économique mesurable. Elle décrit une mémoire collective. Nostalgique, certes. Rassurante, peut-être. Mais économiquement obsolète et statistiquement indéfendable.
Les données sont implacables. Dans les années 1970, l'agriculture contribuait à près de 45 % du Produit Intérieur Brut (PIB) national (MARNDR, 2010). En 2018, cette part était tombée à environ 20 % (MEF, 2018). En cinquante ans, le secteur a perdu la moitié de son poids dans l'économie nationale. Sur le marché du travail, la proportion de la population active employée dans l'agriculture est passée de 54,79 % en 1991 à 44,68 % en 2023 (Banque mondiale). Ce décrochage structurel s'accompagne d'une aggravation alarmante de l'insécurité alimentaire. En 1981, la production nationale couvrait 80 % des besoins alimentaires du pays ; elle n'en couvre plus que 40 % aujourd'hui (AFD, 2013). Le résultat est brutal : 4,97 millions de personnes — soit 50 % de la population analysée — se trouvaient en situation d'insécurité alimentaire en mars 2024, dont 1,64 million classées en phase 4 de l'IPC, dite « Urgence » (IPC, 2024).
Ce déclin résulte d'une accumulation de facteurs structurels qui se sont mutuellement renforcés sur plusieurs décennies. Le premier est la dégradation catastrophique du capital naturel. Plus de 50 % du territoire haïtien est exposé à des risques élevés d'érosion (UTSIG, 2002), et pas moins de 166 500 hectares sont atteints d'érosion irréversible (MDE/PAGE/INESA, 2008). À cette érosion des sols s'ajoutent la salinisation, la perte de fertilité et la déforestation accélérée, qui réduisent d'année en année les superficies effectivement cultivables. Le deuxième facteur est l'insuffisance chronique des investissements publics dans le secteur. Pendant que d'autres nations caribéennes modernisaient leurs filières agricoles grâce à l'irrigation, à la mécanisation et à la recherche appliquée, Haïti maintenait une agriculture de subsistance tributaire de la pluie et de l'outillage manuel. Le troisième facteur est l'exode rural, qui a vidé les campagnes de leur main-d'œuvre jeune et qualifiée, transférant vers les centres urbains une population active que les secteurs secondaire et tertiaire peinent à absorber.





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