Certaines œuvres s’affranchissent de la simple lecture pour mieux nous hanter, exhumant avec une âpre délicatesse des fragments de mémoire que l’on croyait enfouis sous les ruines du passé. C’est justement le cas de Si les tournesols pouvaient chahuter l’arc-en-ciel, écrit par Alex Laguerre. Le dernier roman en date du poète et nouvelliste est bien plus qu’un simple récit ; c’est une oraison funèbre dédiée à la jeunesse, une architecture de mots bâtie sur les ruines d’une capitale en proie à ses propres démons. Dès les premières pages, le lecteur est précipité dans le tourbillon d’une existence où le sacré côtoie le profane, où la figure paternelle, volontaire de la sécurité nationale, se fragmente pour laisser place à la quête éperdue d’un fils, Jean-Pierre, tentant de conjurer la malédiction par l’écriture et l’éphémère.

L’introduction de cette œuvre est un saisissant coup d’éclat, minimaliste et brut, comme une estafilade sur le velours du temps. Laguerre y pose les thèmes de la filiation maudite, du deuil impossible et de la rédemption par le désir, le tout avec une fulgurance qui laisse le souffle court. Le style, d’une précision chirurgicale, tranche avec une mélancolie qui n’est jamais plaintive, mais toujours habitée par cette volonté farouche de donner un sens au chaos. Comme chez les grands auteurs de la littérature haïtienne, le texte ne cherche pas à expliquer le drame national, il le déploie, le fait palpiter sous la plume, transformant chaque rue de Port-au-Prince en un personnage à part entière, un Bel-Air labyrinthique où la désespérance devient une demeure.