C’est G. au téléphone. Elle guette ma vie d’écrivain, de près ou de loin. Une lanterne dans la nuit la plus obscure. Elle peut m’appeler à 5h du matin pour me réprimander sévèrement à propos d’une phrase.
— Je viens de lire ton dernier texte dans La Presse. Tu dois avoir le sens du rythme. Un bon écrivain ne doit jamais perdre son rythme. Tu imagines Miles Davis ratant une note ? Écrire, c’est créer de la musique. Il faut lire Flaubert et écouter du jazz quand tu écris, surtout Dave Brubeck Quartet, dit-elle d’un ton assez autoritaire. Mon téléphone vibre, je sursaute de ma chaise en voyant son nom apparaître sur l’écran. Je sais tout de suite qu’elle va faire un commentaire, une suggestion ou quelque chose du genre.
Quand Dany Laferrière a cité mon nom encore inconnu dans une chronique au Nouvelliste en 2022, alors que je travaillais au journal à Port-au-Prince, c’est elle qui me l’a fait savoir.
— Ton écrivain t’a cité, tu as vu ?
Elle m’a envoyé le lien de l'article. À peine avais-je fini de lire le texte que mon téléphone a sonné. On a tous des amis bourrés d’énergie et de vivacité. Nous, écrivains en herbe, on est plus posés, taciturnes. On a peur de regarder le monde dans les yeux.
— Qu’est-ce qu’on fait ? On peut aller au restaurant Kay 83 pour célébrer.
— Qu’un écrivain me cite, c’est normal. Il n’y a là rien qui mérite qu’on s’en réjouisse, dis-je.
Silence glacial. Quelques instants durant. C’est vrai que je jouais à la fausse modestie.
— Tu délires, c’est Dany Laferrière. Son livre Les années 80 dans ma vieille Ford t’a vraiment donné le goût de lire. Quand tu lisais ces bouquins dans ce bidonville à Port-au-Prince, pensais-tu qu’un jour ce romancier allait te mentionner dans une chronique ? Il faut apprendre à célébrer les hasards de la vie. Tu imagines Borges qui cite Dany, ou bien Henry Miller. Il écrirait tout un livre là-dessus.
Ce n’est pas le genre d’amie à qui l’on dit non, tout sec, sans un véritable motif. Elle est arrivée au restaurant, look d’une vraie pin-up. Nous nous sommes rencontrés dans une librairie sociale à Pétion‑Ville, un matin de décembre. La dernière fois qu’elle avait lu un bouquin, c’était Une si longue lettre de Mariama Bâ, qu’elle avait retrouvé, enfoui sous la poussière, dans le hall de cette librairie, très fréquentée à Port‑au‑Prince par les gens de notre milieu. Elle lit rarement les hommes. Elle a une idée très genrée de la littérature, ce qui fait que nos discussions sont parfois très intenses, et même infinies.
Le restaurant
— Alors, on trinque, en l’honneur d’un immortel qui sait que tu existes !
— J’aime bien les gens comme vous, qui cherchez toutes sortes d’alibis pour célébrer. Je connais un poète à Port-au-Prince qui a organisé une petite fête chez lui parce qu’un écrivain haïtien célèbre avait dit du bien de son premier recueil qu’il a lui-même édité.
Elle regardait tout autour d’elle : les feuilles qui tombaient, la poussière qui se levait à une vitesse incroyable, le faisceau lumineux du soleil brillant sur la table. Le plafond de la terrasse du restaurant, fait en tôles de zinc. Sa mine était étrange, un peu paniquée.
—Tu as un souci ?
— Je crains les balles perdues, les enlèvements. Hier soir, j’ai passé toute la nuit à écouter des rafales. On écoute les balles la nuit, on craint d’être touché le jour. On n’est pas tous fous dans ce pays ? Parlons d'autres choses.
Quand j’ai compris avec quelle émotion, quelle anxiété elle avait bravé le danger pour qu’on puisse trinquer, simplement parce qu’un écrivain avait cité mon nom dans un journal, je me suis senti angoissé, étrange.
Aujourd’hui, nous vivons en Amérique du Nord, happés par le poids du quotidien. Mais elle n’arrête pas de me suivre. C’est la raison même de son appel. — Je viens de lire « Des rêves vacillants » dans La Presse. Et cette photo. Je ne comprends pas la tête que tu fais. Tu voulais sourire ou pas ? Ce signe sur ton front. Tu es vraiment chauve. Ton crâne en avant. En tous cas, c’est toujours agréable de voir la tête de quelqu’un que l’on connait dans un journal.
Elle a une facilité à glisser d’un sujet à l’autre qui me fascine.
— Comment fais-tu pour écrire ? Tu dois travailler toute la journée. L`amérique. Tu vois que mon conseil n’était pas mauvais. Tu passes dans les journaux. Si tu avais immigré à New York, vivant chez ta tante, qu’est-ce que tu ferais ? Tu serais illégal et Donald Trump te rendrait fou. Tu finirais ta vie crevé dans un hôpital psychiatrique à New-York. C’est toujours bon de migrer dans un pays où l’on parle la langue que l’on maîtrise. La langue est le pouvoir de l’écrivain, sa mystique. Son diuex. Le plus grand mouvement poétique du pays, Haïti littéraire, est né à Montréal. Tu es sur la bonne voie. Malgré tout. Je suis sur la bonne voie. Celle des Anthony Phelps, Serge Legagneur, Rodney St-Eloi et de mon Vieux Os Laferrière...
Trinquons.






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