Mon premier lecteur

J’habite à Petit-Goâve avec ma grand-mère. Nous sommes en 1960, et j’ai sept ans. Papa Doc est au pouvoir depuis trois ans, mais c’est sur Port-au-Prince qu’il concentre encore toutes ses énergies. Ce n’est que plus tard qu’il voudra étendre son pouvoir sur tout le pays. Nous menons, Da et moi, une vie tranquille près de la mer, dans cette petite ville assoupie. Comme nous remontions la rue des Vignes, un dimanche après-midi, je vis mon premier lecteur. Il avait fait installer, sur sa galerie, une grande table couverte de livres. Plusieurs paires de lunettes s’étalaient pêle-mêle, à côté d’un coupe-ongle et d’une boîte de cigares cubains. Il passait, sans sourciller, d’un livre à l’autre. On dirait un étrange voyageur qui perdait son temps à changer constamment de route. Son parcours ne semblait obéir à aucune logique. Alors qu’un livre restait, pour moi, l’unique escalier qui menait au rêve.