Pierre-Raymond DUMAS
Au premier plan de comparaison, Raju Jan Singh met l’accent sur notre faible croissance, c’est-à-dire en dessous de 5%, qui est en deçà des 6% initialement prévus pour l’année écoulée, comme l’a reconnu d’ailleurs le gouverneur de la banque centrale, Charles Castel, pour qui «le maintien de la stabilité des prix reste et demeure la préoccupation principale». Ce n’est pas rien, mais ce n’est pas suffisant, si l’on veut «trouver la solution aux goulets d’étranglement qui freinent la croissance», comme l’avait souligné le sénateur américain Richard Lugar dans son rapport de juillet 2010.. Cristallisation de tous les indicateurs économiques majeurs (inflation, change, intérêt, chômage, etc.), le concept de taux de croissance du PIB est assez concret pour traduire une réalité peu ou prou catastrophique, pour saisir les universaux communs aux différents niveaux de développement des sociétés post- féodales, pré-capitalistes et modernes. On ne saurait donc exclure que les recherches en économétrie rétrospective puissent nous y éloigner, dans le cas de l’économie haïtienne qui dépend essentiellement des transferts privés de la diaspora sans contrepartie évalués aujourd’hui à 1,75 milliard de dollars US et de l’aide externe pour combler le déficit de la balance extérieure, des importations pour répondre aux besoins alimentaires de la population et d’un secteur agricole à faible productivité absorbant près de 44% de la main-d’œuvre active.
Sans doute le concept de taux de croissance est-il, pour une large part, la clé qui convient ici, mais c’est une clé qui ne fait pas trop bien la distinction entre l’économie monétaire et l’économie générale (real economy) dans ses moindres détails, surtout les plus épouvantables. Il est donc possible, au sein d’un tel cadre, d’établir quelles sont les structures qui jouent un rôle décisif dans le maintien d’une économie d’apartheid, monopolisée par un petit groupe de rentiers et de courtiers, et qui définissent, pour «le reste de la grande majorité», la marge qu’ils ne doivent pas franchir sous peine d’en menacer l’ordre établi, ce système défectueux et improductif, anti-capitaliste en somme.
Le tableau (I) indique que notre croissance économique demeure décevante. A cela, il y a plusieurs raisons. On les connait assez bien. Mais la manière explicative et les arguments utilisés par Raju Jan Singh permettent sans doute une compréhension plus didactique de notre structure économique, mais en même temps ils élargissent l’analyse plutôt qu’ils ne la figent dans les stéréotypes habituels.
Pour dresser un diagnostic véridique en ce qui a trait à l’économie nationale, Raju Jan Singh qui, par sa rigueur et sa perspicacité, fait absolument honneur à la Banque mondiale s’est référé aux éléments fondamentaux qu’il a identifiés dans le cadre d’une stratégie «constructiviste» de croissance et qu’il a divisée en deux grandes séries ou piliers (Promotion de la compétitivité et de l’environnement des affaires /Promotion de l’égalité des opportunités).
Pilier 1 :
Promotion de la compétitivité et de l’environnement des affaires
A vrai dire, la mise en exergue du premier pilier en mode Haïti ne va pas non plus sans une certaine perplexité. D’un côté, on a des indicateurs plus ou moins encourageants (inflation, réserves internationales ; de l’autre, c’est n’importe quoi (baisse des dépôts du gouvernement, hausse de la dette). La diminution ou la stagnation des recettes publiques et la hausse de la dette ne peuvent que nous déconcerter. Signaux rouges, les deux tableaux (II-III) qui suivent en attestent. On est vraiment en droit de se questionner amèrement. Cette hausse (due aux fonds PetroCaribe) préfigure davantage de tensions et de blocages au sein de notre économie, lorsqu’on sait qu’elle n’a pas été motivée par une doctrine économique tendant à renforcer notre tissu productif afin de créer des emplois durables. Cela suffit à montrer qu’il n’est pas possible d’entreprendre la reconstruction de l’évolution économique en perdant de vue la continuité et la permanence des politiques publiques favorables à la croissance et à la création d’emplois.
Toutefois, il convient de distinguer entre le taux d’inflation estimé à 5-6% et ce chômage endémique et de sous-emploi de plus de 55% qui ronge la population active. Dans cet enfer, le pouvoir d’achat est insignifiant au niveau des catégories les plus démunies. La création d’emplois est donc une condition nécessaire de l’évolution sociale.
… La dette est à nouveau à la hausse … (Tableau II)
… et pourrait redevenir insoutenable. (Tableau III)
Ce noyau institutionnel ou pilier 1 autour duquel se cristallisent les politiques publiques et les infrastructures incitatives, les stratégies et les normes de croissance établit une forme de développement économique déterminé ; et, avec Raju Jan Singh, j’entends ici par développement économique le fait qu’est partagée la prospérité grâce à la réduction de la pauvreté. Mais la solution des problèmes qui se posent aux décideurs – politiques et économiques – est incompatible avec les indicateurs négatifs de gouvernance (corruption, violations de la loi, absence de transparence, etc.). Dans le cadre des problèmes de justification des normes et des actions, Raju Jan Singh utilise fort couramment ce concept de réduction de la pauvreté pour désigner un ensemble de problèmes économiques et de société auxquels toute stratégie de développement doit se référer désormais, en gardant en perspective les conséquences néfastes d’une modernisation ratée telles qu’elles se sont manifestées dans plusieurs pays, car, pour lui, le problème clé qui aujourd’hui nous retient n’est plus tant celui, restrictif et souvent trompeur, de la croissance, mais celui, plus exigeant, de la prospérité partagée. L’examen systématique du cas d’Haïti ne fait pas ressortir seulement les indicateurs d’une mauvaise gouvernance mais conduit de plus aux conclusions additionnelles suivantes :
- les infrastructures (portuaires, en tout premier) sont inadéquates ainsi que l’accès à l’énergie ;
- le développement humain limité …
- et le climat des affaires peu favorables …
- … freinant la compétition et les opportunités …
- et encourageant la population à regarder vers d’autres horizons. (Voir tableau IV)
Du point de vue fonctionnel, les modes de développement économique sont liés les uns aux autres sur deux plans :
a) La création ou l’existence des infrastructures de base, et
b) La comptabilité structurelle de celles-ci avec des règles et procédures juridiques favorables au climat des affaires.
Il est vrai qu’il est plus facile de poser en Haïti un tel postulat que d’y satisfaire ; et je ne pourrais ici que m’attacher à rendre clair et crédible le programme de réformes sur lequel débouche Raju Jan Singh. En première approche, il est normal d’épingler les modes d’organisation étatique et de gestion politique en se référant aux modes de reproduction du pouvoir qui détermine la forme archaïque de l’intégration sociale dans notre économie. Dans cette mesure, le processus d’accumulation de la rente, d’exploitation des ressources publiques et de reproduction des inégalités dépend de l’action des acteurs de l’ordre établi, sans distinction aucune. Au demeurant, l’analyse des logiques du changement ne peut se dérober aux réformes structurelles qu’à condition de ne pas laisser en l’état le Ministère de l’Economie et des Finances, comme l’a soutenu avec conviction le ministre Wilson Laleau, et à condition de démontrer de manière offensive qu’à chaque fois qu’on parvient à un niveau encourageant dans le secteur privé, il est effectivement identique ou même supérieur au niveau étatique.
En pensant ainsi, nous sommes en mesure de dégager les concepts de base d’une théorie générale de l’action, comme nous le propose Raju Jan Singh. Les processus de changement liés à l’évolution économique ne peuvent être attribués ni exclusivement à la société ni exclusivement à la communauté internationale et à la globalisation.
L’analyse des noyaux institutionnels en leurs éléments fonctionnels n’a pas encore été complète, quoi qu’on dise, en termes de mesures réformatrices, à savoir : le développement humain limité, rachitique même, les déficiences abyssales du secteur des affaires et du climat y afférent, le rapport de complémentarité entre la compétitivité et les opportunités d’affaires (voir tableau V). En insistant sur les nécessaires réformes, ruptures et innovations radicales à promouvoir à tous les niveaux, aussi bien au sein de la machine étatique qu’à travers les milieux économiques, Raju Jan Singh fait le rapprochement entre les structures dynamiques de l’économie, sous-jacents à un Etat de droit (un cadre macroéconomique et réglementaire stable sous-tendu par un capital humain adéquat), et puis des investissements conséquents, qui sont au principe de la compétitivité et des opportunités.
On n’a pas le choix si l’on veut sortir le pays du sous-développement. Sauvegarder le statu quo n’est pas un choix par rapport à cette économie en crise, essoufflée. Ce qu’elle offre, ce qu’elle suscite, c’est d’encourager la population à regarder vers d’autres horizons. C’est la forme extrême, la conséquence extrême de son inefficacité, de son contenu contre-productif.
Limiter l’extension des réformes à entreprendre pour fonder une économie ouverte florissante n’est pas sans conséquences sur le plan de la fiscalité et des dépenses. C’est à l’examen de quelques-unes d’entre elles que Raju Jan Singh nous convie à partir du second pilier. C’est là le critère qui permet de renforcer la légitimité et la solidité du pouvoir étatique ; et s’il est destiné à combattre les inégalités en tous genres, il faut qu’il soit tenu pour responsable, solidaire, proactif.
Les théories modernes de l’Etat national qui ont pour objectif de garantir l’égalité des droits considèrent comme autant de problèmes systémiques universels le financement des services publics, l’équité fiscale et la redistribution sociale. Devant une assistance sélecte, composée de cadres et de professionnels en majorité, Raju Jan Singh, en force, introduit bien un mécanisme générateur de changement, mais il s’agit d’une instance aléatoire mais essentielle : la fiscalité. Or, notre système de taxation pose un certain nombre de difficultés. Une réforme s’impose. Comment ?
Une réflexion technique et sociologique doit tout d’abord s’attacher à porter les corrections nécessaires. Pour l’heure, c’est la fiscalité indirecte (impôt sur la dépense et assimilés) qui est privilégiée chez nous (plus de 60% de nos recettes domestiques) au détriment de la fiscalité directe (impôt sur le revenu et sur le capital et assimilés), alors que, au final, les recettes sont limitées, insuffisantes. Critiquée depuis longtemps pour son archaïsme, notre fiscalité pourrait être plus progressive, donc plus abondante. A cette fin, la fiscalité directe, accompagnée des mécanismes de captation et de gestion appropriées, peut être considérée comme un instrument certes exigeant mais plus productif.
Jusqu’ici, en matière de taxation, on peut retenir deux grandes vagues de libéralisation (1986 – 1987, 1994 – 1995) qui ont fait d’Haïti l’économie la plus ouverte de la région mais avec des conséquences désastreuses sur l’agriculture haïtienne. Le démantèlement de toutes les restrictions quantitatives ainsi qu’une simplification et une forte réduction des droits de douane entraîneront la prédominance d’une économie de services à dominante marchande au détriment de la production nationale, notamment agricole et agro-industrielle.
Pilier 2 :
Promotion de l’égalité des opportunités
Cette critique procède de deux constats. En premier lieu, les dépenses sociales demeurent relativement faibles. C’est particulièrement évident si l’on considère les structures collectives d’émancipation qui dépendent des dépenses sociales comme des leviers de développement ; le renforcement du capital humain, si nécessaire au premier pilier, ne peut être réalisé qu’à travers la mise en exécution de dépenses sociales qui devraient favoriser, au niveau de la main-d’œuvre en croissance exponentielle, une plus grande maîtrise des compétences et des techniques appropriées pour faciliter son adaptation au nouvel environnement économique.
En second lieu, si les investissements publics sont à la hausse depuis 2004, leur gestion est inadéquate, lamentable. Sur un ton effacé et avec des tableaux éclairants, Raju Jan Singh rappelle ce fait inquiétant qui rend compte sans aucun doute de la mauvaise qualité de nos choix économiques, bancaires et budgétaires alors que les investissements publics sont à la hausse … On a là une situation extrêmement inquiétante, alarmante. Ce qui précède place sous un angle concret les problèmes de la corruption et de la reddition des comptes, du capital humain et du respect du cadre macroéconomique et réglementaire liés étroitement à la promotion du climat des affaires et de l’égalité des opportunités (voir tableau VI).
L’égalité des opportunités est le tout, le contraire des monopoles …
L’égalité des opportunités est à l’opposé d’un système bancaire inaccessible aux petits et moyens entrepreneurs …
De ce point de vue, rien n’a changé fondamentalement en Haïti. Ce mélange marquant d’insécurité foncière et de prédation, de droit des affaires lacunaires et de fuite de capitaux qu’on relève ici et là appartient au contexte d’une nation en voie de démocratisation dominée par la peur du lendemain et l’absence de consensus national. Cet état de choses ne se modifiera qu’avec l’apparition de nouvelles élites ou l’application de politiques publiques innovantes, imbues des transformations structurelles qui sont intervenues dans le pays et dans le monde avec la rupture de la souveraineté que marquent la globalisation et les nouvelles technologies de l’information.
En abordant l’épineuse question de nos élites (économiques en particulier), incapables d’élaborer et d’accompagner un véritable projet de développement étalé sur plusieurs décennies – un Pacte social, à vrai dire -, je suis convaincu d’une chose : contrairement à ceux qui croient que seul le capital international, à la recherche de nouveaux marchés, arrivera finalement à faire disparaître le mode d’accumulation en cours chez nous depuis 1804, c’est-à-dire ce système étouffant de concentration des richesses et de centralisation des circuits d’opportunités autour de quelques réseaux de familles d’entrepreneurs et de commerçants, je pense qu’il faut trouver un compromis «historique» avec les franges récupérables et progressistes du secteur privé pour élaborer un véritable Pacte social de sauvetage national.
Les conditions de la maîtrise de l’économie que propose Raju Jan Singh exige, on en est convaincu, une reconstruction des facteurs d’investissement publics et de stabilité macroéconomique, de compétitivité et de promotion de l’égalité des opportunités dans les termes d’une succession de modes de bonne gouvernance obéissant à la logique d’un Pacte social. De fait, il semble bien qu’on ne dispose pas encore d’un tel modèle de développement pour créer une forte croissance partagée. Bien entendu, je ne le relaie pas pour le plaisir d’un exercice intellectuel, c’est avant tout, pour contribuer à faire bouger mon pays.
Pierre-Raymond DUMAS
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