Paul-Harry Laurent On connaît les faits. Depuis trois fois dix ans les protestants prennent le poids de leur force sur la balance sociale en Haïti tel un altérophile mesure le volume de ses biceps dans la glace (voir O. Fevry in Petit-Samedi Soir, printemps 1985... et Charles Poisset Romain, Le Protestantisme en Haïti). En1983, ils s'estimaient autour des 40% de la population globale... une eau dormante qui attend de descendre en crue au moment où l'Église catholique avance au pas de charge contre les Duvalier pour que quelque chose change en Haïti. Aujourd'hui, ils sont 56 000 pasteurs pour 24 000 églises, soit environ 52% du total de la population (... si ces unités peuvent servir d'indicateur). Et on comprend que - chose inquiétante - la crise haïtienne n'ayant pas fini de durer, le secteur protestant a cru opportun de se constituer un atelier politique pour appeler au réveil de la conscience civique et former un consensus. Tout cela est très louable. La Déclaration de Torbeck, du nom propre du lieu de séance, est issue de cet atelier qui s'est tenu dans la nuit du 21 au 22 août. Eh ! oui un Bois-Caiman protestant ...sans le cochon. Mettre en place une une plateforme politique unitaire, pousser un seul candidat aux présidentielles 2015, puis toutes démarches subséquentes telles: former un directoire national d'accompagnement politique, une commission d'initiative politique et une commission de médiation... Il était question de ça dans l'agenda, et ladite commission de médiation avait la haute main dans le concept de la plateforme et la désignation de la candidature suivant les principes énoncés à Torbeck. En réalité, cette commission de médiation se sera révélée une maldonne pour le secteur qui, à travers elle, n'a pas réussi à dégager l'unité espérée: le candidat unique supposé apte à le représenter dans la course n'était pas à son image. En dépit du vœu initial de transparence dans la procédure, il apparaît maintenant qu'un jeu de manœuvres et de tractations se déroulait dans l'obscurité. Les dés étaient pipés. Aussi le résultat du processus de sélection parut mettre en marge la majorité si ce n'est exclure tout le monde. De Torbeck à Le Plaza, en passant par Marriott hôtel, il a fallu l'adresse d'un prestidigitateur pour rebattre activement les cartes. Et paf ! Coup de théâtre. En une semaine, un revirement de 180° a ramené le pasteur Jean Chavannes Jeune aux dépens de Clarens Renois dont la désignation a été contestée, et qui non plus n'a pas semblé soutenir la comparaison vis-à-vis des 40 ans de ministère de Chavannes Jeune, quand lui, Clarens, ne pouvait même pas être sûr d'avoir été trempé dans les eaux baptismales d'une église protestante. Entendez bien: l'élément r pour Clarens Renois est en crise d'appartenance confessionnelle à l'ensemble P des églises protestantes. Suggestion de menée politique d'usurpation active. Cela a fait et continue de faire objet d'un grave scandale de division, qu'on pourrait dire de schisme politique, une situation qui a laissé des éclaboussures sur des vêtements blancs. Bien pire une controverse politico-religieuse donne à penser à un conflit de rôle. Osner Févry a admis le droit et le devoir des chrétiens d'inspiration protestante de prendre part à la conduite des affaires politiques en tant qu'êtres humains et citoyens mais, précise-t-il, les protestants doivent s'impliquer dans l'action politique mais pas les églises. Et cela se comprend bien, à écouter le pasteur Exantus, citant Me Gérard Gourgue: Le protestantisme est un bien commun qu'en tant que tel il nous faut protéger. La chose peut se lire sous divers angles et il y aura toujours risques de dérives et sujets à se préoccuper. La plupart de ceux-là qui ont pris le chemin de la lutte pour le pouvoir au lieu de veiller au salut des âmes se seraient trompés de fonction sociale et pas seulement, car dans la demi-obscurité d'une scène tragico-comique, ils se sont trompés de porte pour ne pas dire de mission et d'identité et se sont perdus en chemin. Cette année 2015 que le secteur fête les 200 ans de son implantation ici et les 500 ans de la Réforme protestante, peut-on investir à fonds perdu le Grand Jubilé du protestantisme en Haïti, événement historique à portée révélatrice, dans l'aventure d'une élection démocratique? Le frère séparé, pour parler comme un catholique un langage confessionnel, ne risque-t-il pas de devenir le plus intraitable des matérialistes le jour où il aura découvert le feu prométhéen de la notion marxienne de rapport de forces politique ? Trouvera-t-il encore quelques ressources dans sa condition religieuse et spirituelle ou un dernier mystère biblique qui le préserverait de la banalité d'une vulgaire variable sociologique ou statistique ? La religion au même titre que le sexe ou l'âge ne serait-elle pas une autre manière de faire le découpage électoral, sorte de gâteau litigieux éveillant toutes sortes d'ambitions et présomptions, autorisant d'épineuses frictions? et les protestants, les femmes, les jeunes, les régions autant de manières de regonfler un ballon vide en force sociale avant de le rediriger vers les urnes? Ne faudrait-il pas redouter encore que le goût de ces menées politiques n'attaque de manière corrosive et insidieuse l'unité des églises et la foi des frères ? Les catholiques ont fait avec les théologiens de la libération l'expérience d'une impasse politique et du désenchantement. D'où il appert qu'une implication bien intentionnée de citoyens chrétiens responsables n'est pas exempte de dérives et qu'une ambivalence fonctionnelle caractérisée pourrait éventuellement endommager les institutions religieuses de manière irréparable et ouvrir le flanc de la société entière à une confusion chaotique proche de l'anomie durkheimienne. Le risque d'une surpolitisation du religieux est donc toujours présent, pendant, de tout ce qui transpire à travers le langage courant où des leaders spirituels cherchent la bénédiction des assemblées, ce qui laisse un parfum désagréable de démagogie. Dans ce même discours, politique de confession protestante sonne facilement politique de chapelle protestante et secteur protestant fait sectaire... et politique avant religieux. Ces connotations sont de nature à ruiner la quête de saine unité où un catholique et un vaudouisant peuvent se réjouir d'avoir un président protestant qui n'est pas un président de secteur mais un chef d'État de taille à embrasser les intérêts supérieurs et l'idéal d'un ordre juste et d'une société inclusive.Là on rejoint la sagesse de Me Gourgue dans sa notion de bien commun qui fait ressortir la valeur éprouvée du protestantisme comme forme d'expression de la foi chrétienne dont l'équilibre global de la société demeure redevable. Le secteur protestant convoite-t-il ou revendique-t-il de répéter l'erreur politique sans doute toujours désirable qu'un autre secteur religieux avait déjà tentée et exécutée? Face au vide béant de leadership, face à l'émiettement accéléré de la classe politique qui met à nu une divisibilité pulvérisatrice de l'unité, la médiation reste une fonction politique majeure consignée dans les textes sacrés ( Heureux les artisans de paix Mt 5,9). Et devant la fragilité des choses humaines, devant les souffrances historiques d'un peuple haïtien défiguré qui a vu son vrai portrait seulement une fois il y a longtemps - en rêve -, c'est à ce climat non duel qui oeuvre activement à l'unification, par effets harmonisateurs, qui plane au-dessus de la mêlée des conflits d'intérêts de personnes, de groupes, de classes, de secteurs, et qui préside avec sûreté au maniement du feu sacré, c'est à cette brise légère et sans bruit et aux délices de son fruit d'unité que nous saurons si le St-Esprit a soufflé à Torbeck... dans la Déclaration.