Roromme Chantal
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En regardant le nombre exceptionnellement élevé de candidats en lice pour la prochaine présidentielle, l’indigence accablante caractérisant le discours d’une bonne majorité d’entre eux, la force d’attraction que continuent d’exercer la stupidité et la bêtise au sommet de l’État même après la tragédie du 12 janvier 2010, je me résous, malgré moi, à me demander si l’Haïtien n’a finalement pas un chromosome en plus ou en moins.
En matière de cynisme, la palme revient toutefois au Conseil électoral provisoire (CEP) présidé par Pierre-Louis Opont. Ses membres s’accordent à afficher une sérénité déconcertante au moment même où leur agissement a conduit le pays dans une zone de turbulences politiques aux conséquences insoupçonnables.
Aucun des protagonistes n’est totalement étranger à la grave crise électorale qui menace actuellement le pays. Mais, pour dire les choses très franchement, son issue dépendra exclusivement de la manière tout aussi diligente qu'adéquate dont le CEP décidera de répondre à un ensemble d'interrogations légitimes que son manque de transparence alimente depuis un temps dans l'opinion publique nationale et internationale.
Il y a eu l'affaire des mandats non délivrés aux représentants des partis politiques de l'opposition lors du premier tour des législatives et municipales, et ensuite les explications irrecevables du CEP à la nation incrédule, renforçant ainsi les graves soupçons qui pesaient déjà sur le leadership au sein du Conseil et la crédibilité de ses membres à mener à terme un processus électoral impartial.
Il y a eu, bien avant, l'affaire encore plus inquiétante de l'exclusion de la candidature de M. Jacky Lumarque au mépris, selon la formule consacrée, d’une « décision juridictionnelle ayant acquis l’autorité de la chose jugée » et le refus catégorique et pour le moins suspect du CEP,dès l'instant même de sa décision, d'envisager tout éventuel réexamen du dossier.
Il y a eu en outre le dossier des résultats préliminaires controversés des élections législatives et municipales basés sur une méthode de calcul discutable et soutenu par un argumentaire dont Thomas Lalime, économiste doublé d’un statisticien, dans deux chroniques éclairantes dans Le Nouvelliste (Y aurait-il double comptage des votes aux sénatoriales ?, 26/08/2015 et Sénatoriales : le CEP invité à revoir ses calculs, 31/08/2015), a démontré l'inanité, ce qui a aussi conduit plusieurs analystes et voix autorisées de notre société civile à exiger une rectification pure et simple des résultats publiés.
Il y a eu aussi le traitement inégal des candidats présumés impliqués dans des actes de vandalisme lors du premier tour du scrutin législatif et municipal.
Sans parler de nombreuses autres maladresses de ce CEP, comme cette récente délégation partie en mission officielle à Dubaï, mais dont la composition ne sera pas révélée de manière inexplicable –sauf à invoquer le secret que seules imposent des opérations électorales de type « champwèl » à la mode de chez nous.
Le malaise avec l'attitude du CEP n'est pas seulement qu'elle est inacceptable au regard des règles élémentaires du jeu démocratique dans une société, et irresponsable à un moment où le pays se trouve à la croisée des chemins.
Le plus triste n'est pas non plus qu'elle est un symptôme de plus de la duplicité de nos hommes d'États sans état d'âme,dont lamégalomanie et le cynisme nous valent, plus de deux cents ans après la Geste de l'indépendance, d'être les seuls « parias de la Caraïbe ».
C'est plutôt que cette attitude donne corps à des folles rumeurs, mais de plus en plus persistantes, qui tendent à faire croire que, tout en y promettant la main sur le cœur leur appui inconditionnel, certains secteurs influents travailleraient en sous-main à faire dérailler la machine électorale dont ils semblent craindre qu’elle n’accouche d’éléments, à leur goût,« indésirables » au pouvoir.
L'internationalisation du problème généré par le CEP, avec la récente exhortation de l’expert indépendant des Nations unies sur la situation des droits de l’homme en Haïti, M. Gustavo Gallón, relayant en cela celle de l’Office haïtien du protecteur du citoyen, peut être utile si l’on veut éviter des conséquences plus dramatiques, comme l’avortement du processus électoral et le renforcement de la tutelle internationale qui en résulterait immanquablement.
Dans le cas de M. Lumarque, en particulier, le nombre très élevé de personnalités connues de la société civile nationale qui ont signé une pétition en sa faveur donne une dimension symbolique non négligeable à cette affaire, mais aussi un aperçu quant au caractère arbitraire de certaines des décisions du CEP.
Toutes les institutions fonctionnent selon des règles et principes convenus, et ce CEP n'y échappe. On peut donc facilement comprendre la croissante onde de choc qu'a produite l'autoritarisme de ce Conseil, que presque personne n'a d’ailleurs pu prédire au regard de sa composition certes hétéroclite, mais dans l’ensemble respectable.
L’avantage donc avec l’entêtement du CEP, c’est qu’il démontre clairement qu’il n’assumera ses responsabilités que s’il y est sérieusement contraint. Dans le cas contraire, c’est le pays tout entier, surtout les plus démunis, qui paieront, comme d’habitude, les pots cassés.Faut-il, pour nous en convaincre, que quelqu’un nousrappelle que les élections frauduleuses de mai 2000 sont à l’origine d’une des plus graves crises politiques de l’histoire récente de notre pays, placé depuis sous un régime de protectorat international déguisé ? Sommes-nous vraiment devenus à ce point débiles et amnésiques?
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