Le 25 octobre 2015, le décor sera différent de celui du 16 décembre 1990. Pourtant, les attentes d’un peuple marginalisé, désespéré et assoiffé d’être traité comme humain sont similaires. En 1990, 4 ans après l’effondrement de la dictature duvaliériste, nos rêves et aspirations se dessinaient à l’horizon d’un avenir souriant que nous voulions atteindre éperdument. Nous voulions carrément un changement profond dans toutes les composantes de la vie nationale. Frappé par la tempête de l’inconscience et de la cécité morale, notre rêve a fait naufrage et disparu dans l’océan de l’ambiguïté, de l’ignorance, de l’incompréhension, du déshonneur, de la division, de l’incompétence, du sous-développement et de l’égarement. Chaque jour qui se passe émiette davantage ce qui ne devient que souvenir dans notre mémoire fatiguée. Nous sommes encore là, malgré tout, courbés sous le poids de notre mentalité rongeuse. Certains vivent en Haïti, d’autres en terre étrangère, et plusieurs ont quitté cette terre, mais la lutte pour le changement gronde dans l’âme de chaque Haïtien soucieux. Une multitude de candidats se déferlent dans les villes et les zones rurales, cherchant à convaincre le peuple de les élire à la magistrature suprême du pays. C’est tout simplement une épopée! Ces candidatures ne sont, en effet, que le reflet d’un système politique morcelé assis sur l’individualisme et l’intérêt personnel. Discours creux et vains qui deviennent une éternelle répétition. Rien ne nous rapproche de notre rêve perdu. Avec patience, le peuple, sous le poids d’une misère choquante, a vu s’évanouir les 5 longues années de Michel Martelly comme il voyait glisser dans l’abime les administrations de Jean Bertrand Aristide et de René G. Préval. Le président du compas est devenu le président de la Première République noire mondiale en battant la diplômée de Sorbonne – Mirlande Manigat. Incroyable mais vrai. Un cauchemar qui s’est finalement inscrit dans les pages de notre histoire. Tout en imitant ces prédécesseurs, président Martelly veut conserver le pouvoir en demandant au peuple de choisir Jovenel Moïse comme son successeur. Il veut nous convaincre que le cultivateur-entrepreneur peut se métamorphoser en un homme d’État et affronter les grands défis du pays. Évidemment, le candidat du Parti Haïtien Tèt Kale (PHTK) s’est frayé une place sous le soleil en prenant des risques stratégiques pour raviver la culture de la banane en Haïti. C’est un homme qui a fait montre d’un sentiment nationaliste outrancier. Cependant, possède-t-il le dynamisme de son tuteur et ses talents de rassembleur d’hommes et de femmes de tout acabit et de background diffèrent? Jovenel Moïse a trouvé le « blessing » de Martelly, alors que son copain, Laurent Lamothe, a été mystérieusement abandonné sur le champ de bataille. Peut-il maîtriser la politique irrationnelle d’Haïti pour réaliser dans les urnes ce qu’il a pu achever dans les champs de bananes? À Miragoâne, M. Martelly ne mâchait pas les mots en s’adressant à une citoyenne curieuse qui voulait, en toute légitimité, s’informer des réalisations de son gouvernement. Par ailleurs, dans la gouvernance moderne et la démocratie participative, les citoyens engagés scrutent les réalisations des politiciens et les questionnent sur leurs promesses électorales. De plus, les mésententes entre Martelly et le Parlement nous rappellent comment notre panorama politique est divisé et déconcerté. On croyait finir avec la politique machiavélique en Haïti. Pourtant, notre démocratie est encore contrôlée par des éléments négatifs de notre triste passé. Et chaque gouvernement haïtien veut justifier sa piètre performance et ses assauts sur la démocratie et la justice par ces paroles infâmes: «Nèg sa yo anpeche gouvènman an travay ». Hmmm ! Martelly s’est lancé dans une aventure difficile: diriger Haïti après les catastrophes du 12 janvier 2010 et calmer les émotions d’un peuple choqué dans tout son être. Un tel épisode demandait une vision raffinée, dynamique et intellectuelle. Il fallait construire l’espoir au plus simple du terme : création d’emplois, eau potable, nourriture, éducation, électricité, santé, routes, technologie, élimination de la corruption, discipline fiscale, capacité de négocier avec les partenaires étrangers, maintenir un climat politique serein, assurer l’efficacité de l’administration publique, gérer efficacement les aides étrangères, environnement, sécurité et la reconstruction des bâtiments publics disparus dans les cendres du tremblement de terre. Il fallait tout simplement établir un nouveau contrat social et se lancer dans la régénération d’un pays accablé. Dans le domaine de l’éducation, le président Martelly, grâce au concours de la diaspora, a ingénieusement permis à près d’un million d’enfants d’aller à l’école. Cependant, les informations ont signalé que ce programme est un véritable business d’escroquerie où des gens s’enrichissent impunément. Sous l’administration de Martelly, Haïti est ouverte au business. Des hôtels de luxe sont construits, mais les entrepreneurs tardent à répondre à l’appel dans un pays où même des policiers ne peuvent pas sauver leur peau. La faim et le chômage font toujours rage malgré les programmes sociaux mis en œuvre par l'administration Martelly/Lamothe. Et la corruption persiste effroyablement. Il faut admettre que le président-chanteur a hérité d’un paysage rongé dans tous les domaines. Il a réussi à déjouer tactiquement, avec l’aide des étrangers, le plan de l’opposition d’écourter son mandat. L’examen final, certes, l’attend le 25 octobre. Les yeux sont fixés sur les prochaines élections présidentielles, législatives et municipales. Les États-Unis et les autres partenaires d’Haïti supportent mordicus l’organisation des élections avec ou sans le peuple. Les partis politiques poursuivent leurs campagnes électorales et se préparent à toute éventualité; ils se souviennent encore des farces électorales du 9 août 2015. Silencieusement, nous sommes à l’attente. Le président Préval a réussi deux passations de pouvoir à partir des élections jugées peu démocratiques, mais « li naje, li soti ». Il vit paisiblement dans son pays. Parti deux fois pour l’exil, l’ancien président Aristide a refait surface avec son verbe créole séduisant. Le temps a certainement révolu. La candidate du parti Lavalas, Dr Maryse Narcisse et Moïse Jean-Charles, l’ancien sénateur du Nord, se croisent. Pourtant leur base et leur vision ne sont pas tout à fait différentes. Le parti politique de René Préval se retire de la course pour laisser le terrain libre à Jude Célestin. Et, animé d’une grande sagesse politique, Sauveur Pierre Étienne a lutté et lutte encore. Aussi, dans la course électorale, se trouve le jeune Steven Benoit – ancien sénateur de l’Ouest - qui doit se battre contre des adversaires farouches. Qui sait? Nous sommes un peuple courageux et optimiste. Quant au président Michel Martelly, il peut choisir de comparaître devant le tribunal de l’histoire avec l’évidence tangible qu’il s’est acquitté de ses tâches efficacement ou il peut choisir de rentrer dans le club des présidents haïtiens qui ont poignardé notre rêve. L’optimisme, certes, nous persuade qu’il choisira la première alternative pour le bien-être des 10 millions d’Haïtiens et le souci de son avenir politique. Nous sommes à la recherche d’un rêve perdu. Pouvons-nous le récupérer le 25 octobre?