J’ai bien lu la proposition citoyenne de mon amie Darline, parue dans l’édition du mercredi 16 septembre 2015 du journal Le Nouvelliste au # 39554 pages 20 et 22, dans laquelle elle n’a pas caché ses inquiétudes pour l’avenir de notre pays.
D’abord, je tiens à la féliciter pour avoir pris l’initiative de présenter ses propositions à tout le public haïtien ainsi qu'aux étrangers qui sont de passage dans le pays. Franchement, ce genre de réflexions est à encourager. À mon humble avis, le problème est plus profond et plus vaste que tu ne le penses. C’est comme dans un labyrinthe. Chaque aspect touché constitue une complexité telle qu’il représente la face visible d’un iceberg. Toutefois, je loue ton grand courage de pointer du doigt certains problèmes de la société haïtienne. Alors, BRAVO, ma collègue, ton courage n’a pas de prix!!!
Pour ce qui a trait à mes réactions sur quelques aspects de ta proposition, elles consistent dans les éléments suivants:
1. Je crois que ta proposition à tous les prétendants aux postes électifs dont celui de président de la République de faire un stage dans les bidonvilles ou les ghettos n’est pas tout à fait bienvenue et peut paraître incorrecte aux yeux de certaines catégories de la population. Sans vouloir faire une véritable comparaison, cette proposition insinue que tous les peuples des pays pauvres comme le nôtre auraient dû demander à leurs futurs dirigeants de faire un stage pratique dans leurs quartiers crasseux pour mieux comprendre la réalité des misérables. On voit bien que le problème est mal posé et que la solution n’est pas dans cette proposition. Analysons un peu ce scénario, imaginons qu’ils fassent un tel stage et qu’ils comprennent parfaitement la situation de la masse défavorisée.
En quoi ça changerait-il leur situation si cesdits stagiaires n’ont pas la capacité (intellectuelle, technique et/ou politique) suffisante pour transformer leurs expériences du stage en vision, en programme, en action concrète? Lors même qu'ils arriveraient à le faire, en quoi ça servirait-il le pays et la génération future si on monte un système basé sur un déséquilibre? Moi, je dis qu’il faut travailler à changer la mentalité du peuple en général. C’est par l’éducation seule qu’on y arrivera. Prenons ce même scénario où la masse de misérables est satisfaite même à 80%. Que ferait-on de certaines élites (économique, intellectuelle, culturelle et j’en passe) qui sont aptes à représenter la République partout ailleurs? Elles n’auraient aucun accompagnement et seraient obligées de mettre leurs connaissances (intellectuelles ou culturelles) et/ou leurs moyens économiques au service d’autres États qui en ont déjà trop. Dans un tel cas, on se plaindrait d’avantage de la fuite des cerveaux. À force de s’occuper des défavorisés ne risquerait-on pas de transformer le pays en un vaste chantier de charité ou d’assistanat en laissant de côté beaucoup d’autres aspects importants pour ne pas dire obligatoires qui doivent être pris en compte pour son plein développement social, politique, économique et culturel? Je ne veux pas dire qu’il faille abandonner les pauvres, les déshérités. Ce n’est pas mon intention. Ça doit s’inscrire dans une vision globale contenant des programmes bien élaborés par des personnes compétentes. Parlant de compétence, si celui ou ceux qui prétend(ent) briguer un poste électif au Parlement ou au Palais national ne sait (savent) même pas lire voire interpréter un tableau d’«Indice de Développement Humain (IDH)» sorti chaque année, penses-tu qu’un stage dans les bidonvilles puisse lui servir? Ce sera du temps perdu, c’est mettre la charrue avant les bœufs. Le stage ne lui (leur) permettra pas de comprendre ou d’agir sur les paramètres clés pour endiguer la pauvreté. C’est encore par l’éducation que nous arriverons à résoudre le problème. Il faut que nos dirigeants soient bien formés. En effet, si tout le peuple est bien instruit, nos dirigeants le seront aussi, car ils sont des produits de la population. C’est à partir de ce moment-là que les prétendants aux postes électifs pourront bénéficier d'une formation supplémentaire qui les habilite à exercer certaines fonctions sans avoir besoin de faire un quelconque stage dans les quartiers populeux et défavorisés. Enfin, ils auraient un bagage intellectuel suffisant pour comprendre le sort de ces gens qui croupissent dans la misère et y apporter des solutions sans négliger le reste du pays.
2. Le problème récurrent de la formation de nos leaders politiques qui répètent des phrases stéréotypées. Ce problème est encore celui de la population qui accuse un taux d’analphabétisme trop élevé. Cette situation fait l’affaire des médiocres et des paresseux qui ne se sentent pas obligés de faire des efforts puisque la population n’en exige pas plus (kreyòl pale, kreyòl konprann). Ici, en Haïti, c’est le militantisme qui prévaut. Il suffit de savoir tirer quelques expressions toutes faites pour montrer au peuple qu’on comprend sa situation. Comme dirait Sigmund Freud, un peuple dominé par le ça et qui n’en demande pas plus. Le phénomène le plus déroutant qui gangrène notre société depuis quelque temps, est le fait pour des soi-disant leaders d’occuper la majorité des émissions de débats politiques radiophoniques en répétant partout et ailleurs le même discours sans fondement (sans pied ni tête). L’autre compétence que nos pseudoleaders cherchent à développer est la capacité d’organisation des manifestations inutiles. Le (gros) peuple est prêt à proclamer n’importe qui leader pourvu qu’il puisse prendre la tête d’une manif. Ce dernier croit l’être réellement et le confirme par sa candidature à la présidence de notre pays, sans se demander s’il est en mesure de remplir cette fonction. Le slogan de tous ces pseudoleaders est : «le peuple m’envoie, je suis la voix du peuple». Imagine-toi ce qui pourrait arriver si, par malheur, ces brigands, ces tapageurs et/ou agitateurs deviennent présidents! Hm! «manman bef! manman pitit mare senti w!» Le problème de compétence ne se pose pas seulement au niveau du secteur politique, c’est pareil ou presque dans nos institutions où le militantisme et le népotisme deviennent lois et s’érigent en rois (la merengue carnavalesque de 2012 du groupe musical «Zatrap: marenn ak parenn» en dit long). Pour trouver un boulot, malgré ses compétences ou ses qualifications vérifiées ou démontrées (diplômes à l’appui), il faut passer par eux, sinon on ne t’engagera pas. Ainsi on leur sera toujours redevable et on n’osera jamais remettre en question leur mode de fonctionnement. Devant un tel état de fait, qui est-ce qui va oser reprendre le chemin de l’école pendant qu’il se remplit les poches, s’offre des villas dans les hauteurs de Port-au-Prince, de Pétion-Ville et de Kenscoff? Lorsque leur femme, si ce n’est pas la femme même qui jouit de tous ces privilèges, est sur le point d’accoucher elle voyage pour le pays désiré en Europe ou en Amérique du Nord, question de protéger leur progéniture sous une nationalité étrangère. Ce sont ces gens qui, après quelques années de jouissance de toutes sortes dans l’administration publique haïtienne ou dans les usines de sous-traitance ou encore dans le commerce des «pèpè» de toutes sortes, vont fonder un parti ou une organisation politique avec toutes leurs lacunes et qui se targuent par la suite d’être les hommes (les femmes) de la situation, les seul qui puissent développer le pays pendant que leur(s) femme (s) et enfant(s) vivent à l’étranger et détiennent une nationalité autre qu’haïtienne. Ils deviennent des sangsues qui sucent l’économie nationale pour entretenir leurs nombreuses familles à l’étranger. Ils profitent de l’ignorance de la population pour se tailler des noms, s’octroyer des titres et des privilèges pendant qu’ils continuent de sombrer dans la médiocrité. Comment veux-tu, mon amie, que la situation d’Haïti soit différente, quand des analphabètes fonctionnels sont aux commandes? Détrompe-toi, ces gens constituent de véritables barrières à la jeunesse, au changement et à tout ce qui peut porter un démenti à leur mode de fonctionnement et leur structure organisationnelle bidon. Voilà comment fonctionne notre société.
Comment voudrais-tu qu’elle soit différente si ceux-là qui donnent le ton, qui planifient le futur de ce peuple sont des bluffeurs qui cherchent à tromper tout le monde et veulent à tout prix garder le «statu quo» pour pouvoir asseoir leur hégémonie et instituer une quelconque dynastie? Donc, ils n’ont aucun intérêt à se former ni à ce que le peuple soit bien formé. Sinon leurs discours désuets ne passeront plus et ils ne pourront plus bluffer. Ils changeraient de métier. Ce qui leur serait difficile pour ne pas dire impossible, puisque leur cerveau est presque carbonisé par la corruption, le buff et la médiocrité de toutes sortes. Le peuple continue de croupir dans la misère pendant qu’ils festoient tous les week-ends avec leurs complices. Contrairement à toi qui crois qu’il faut fixer dans la loi l’exigence d’un parcours de formation spécifique pour les candidats, je dirais plutôt qu’il faudrait lancer une vaste campagne de formation de la population de façon à avoir un niveau acceptable pour tout le monde et plus de gens qualifiés. Ainsi on n’aurait pas besoin d’écrire une loi discriminant qui que ce soit. Le problème de cette proposition, c’est qu’elle tient compte de la réalité urbaine ou des grandes villes qui comptent au sein de leur population un certain nombre de gens relativement formés.
Qu’en est-il des zones reculées ou des communes situées dans les profondeurs du territoire national? Elles n’auront plus le droit de se faire représenter puisque la loi fait obligation aux candidats d’avoir une certaine formation «spécifique» et que les gens formés se font de plus en plus rares dans ces endroits? J’espère que tu comprendras que je n’ai pas réagi à tes propositions dans le but de t’embêter, ma chère, mais plutôt pour confronter nos idées. Cette proposition irait mieux dans un pays où la population est hautement scolarisée comme la France, par exemple. Les dernières législatures que notre pays a connues ont bien illustré cette situation d’analphabétisme fonctionnel dont j’ai fait mention antérieurement où certains députés et sénateurs étaient incapables de prendre la parole en public et faire valoir leur point de vue sur un problème de société. Et d’autres, conscients de leur situation d’analphabétisme ou d’illettrisme, préféreraient garder l’anonymat durant tout leur mandat. On aurait toujours ces genres d’élus qui feront des lois sans les comprendre tant que la population reste analphabète. Oui, je suis d’accord avec ta proposition de formation, pas seulement pour les politiciens, mais aussi pour toute la population. Sinon, après quatre (4) ou cinq (5) ans, on recommencerait les mêmes exercices. Même lorsqu’on choisirait de former uniquement les politiciens, le problème restera entier, car le peuple n’aura toujours pas la capacité d’analyser et/ou d’évaluer la potentialité réelle des candidats ni le bien-fondé de leur démarche électorale, encore moins la fiabilité et la viabilité de leur programme (projet), etc. Voilà pourquoi je crois qu’une éducation de qualité à grande échelle est la solution à tous ces problèmes énumérés ci-dessus.
3. À propos des taxes, je te rappelle que ce ne sont pas seulement les citoyens déclarés d’un pays qui sont sujets à payer les taxes. Toute personne (quel que soit son statut) résidant dans un pays quelconque doit payer certaines taxes et cela ne l'habilite pas à s’ingérer dans les affaires de ce pays d’accueil. Comme tu l’as bien dit en tant que citoyenne, tu es en droit de faire valoir ton opinion sur la gestion de la chose publique et c’est ce que tu as fait. Même dans ce domaine, la plupart des gens (les politiciens en particulier) ne s’acquittent de cette obligation que lorsqu’ils sont en situation exceptionnelle dont le dépôt de candidature à un poste électif pour ne considérer que la plus récente. autrement dit, que tu paies les taxes ne signifie rien pour ces politiciens jusqu’à ce qu’ils accèdent au pouvoir et qu’ils aient besoin de ces rentrées fiscales. C’est dire, en quelque sorte, que la plupart de ces politiciens se comportent comme des rapaces avides de pouvoir et d’argent et prêts à tout faire pour se les procurer, car ils n’ont pas d’autre alternative pour s’affranchir définitivement de la situation misérable dans laquelle ils se trouvaient auparavant. Comment penser construire un pays avec des bluffeurs? Comme nous sommes déjà engagés dans la formation des plus jeunes, alors faisons notre travail avec beaucoup plus de sérieux pour éviter qu’ils ne reproduisent ces mêmes comportements à l’avenir.
Voilà comment je comprends la situation politique d’Haïti qui nécessite une refondation globale de l’État.
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