« La vielle Délira Délivrance dit : nous mourrons tous : les bêtes, les plantes, les chrétiens vivants, ô Jésus-Marie la Sainte Vierge, et la poussière coule entre ses doigts » (Extrait de Gouverneurs de la rosée, Jacques Roumain, 1944).
En écrivant cela, Roumain n’était pas parmi les désespérés de son temps. Au contraire, il a tiré parti d’un moment où la situation allait de plus en plus mal pour anticiper une solution possible. Et cette solution était bien incarnée dans les vertus d’un leader hors du commun, Manuel Jean Joseph, celui qui a laissé couler son sang afin que les jours soient meilleurs dans la rosée.
Roumain n’était pas non plus parmi ceux qui ont profité de la réalité décevante de notre chère patrie. Au contraire, il a dédié sa vie entière à la lutte pour des causes nobles, comme la défense de notre dignité en tant que peuple. Son œuvre, Gouverneurs de la rosée, qui a été publiée après sa mort, n’est-elle pas un testament qu’il a laissé en héritage à ceux qui espéraient diriger la première république noire du monde ?
Aujourd’hui, 71 ans après la parution de ce chef d’œuvre, les leçons que nous a apportées Manuel sembleraient n’avoir pas été apprises par les filles et fils de ce pays. Nous continuons à croire que cette terre est maudite par les dieux. Nous continuons encore de refuser de nous mettre en face de nos responsabilités et de corriger nos inconséquences.
71 ans après, l’histoire ne fait que se répéter. Nous n’arrêtons pas de subir le poids d’une société abandonnée par elle-même, dans une logique de « chacun pour soi ». Nous avions connu jusqu'à date 20 chefs d’État (de 1944, la date de la parution de Gouverneurs de la rosée, à 2015), pas un seul d’entre eux n’avait manifesté la volonté de sacrifier ses intérêts personnels afin de faire place à une véritable réconciliation nationale. Après chaque élection, le risque pour que nos élus nous abandonnent dans nos « tracas » est encore très élevé. L’exemple incarné dans le personnage Manuel est abandonné ! Faut-il dire que nos dirigeants n’ont jamais lu Gouverneurs de la rosée ?
71 ans après, nous risquons la disparition, puisque avoir une histoire dont on est fier ne nous servira pas à combattre les aléas du changement climatique; être « Pitit Desalin » ou pas, n’est pas la solution qui puisse nous élever au rang des grandes nations. Les élections n’ont jamais été le moyen pour cette population à l’agonie, de choisir des dirigeant(e)s qui soient capables de convertir les aspirations de progrès en acte. L’évangile de Jacques Roumain est bel et bien oublié!
Malheureusement, nous sommes dans ce pays qui devrait constamment affronter la malchance de son existence. Par notre culture, nous avons tué l’espoir de voir naître un « Manuel » parmi nous. Malheureusement, nous sommes dans ce pays où la majorité est condamnée à lutter contre la misère quotidienne, le chômage, les insalubrités, la surpopulation, les menaces de séisme, d’inondation, de sécheresse et, bien sûr, contre la mauvaise gouvernance de l’État. Ce qui donne à BIC la raison de dire : « Yo genlè krache nan pise nou ».
En écrivant cet article, je ne suis pas, tout comme Roumain, parmi les désespérés. Mais, je ne fais que prendre les devants pour rappeler à tous mes compatriotes que nous sommes à bord d’un même bateau qui est en train de sombrer dans l’océan. Et que nos actions doivent être des actions responsables. Sinon, nous mourrons tous : les bêtes, les plantes et les chrétiens vivants.
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