Il y a trente ans, le premier vendredi de février était le 7 février. Nous étions en 1986 et ceux qui attendaient, militaient, se battaient depuis vingt-neuf ans pour vivre la fin de la longue nuit de la dictature se réveillaient enfin avec au-dessus de leur tête un nouveau soleil, une nouvelle espérance.
Trente ans plus tard, les combats se suivent, se ressemblent, recommencent, avant de sombrer, avec combattants et espérance, dans la nuit de l’incertitude et des inquiétudes.
Ce vendredi, premier vendredi de février 2016, nous vivons la plus longue attente d’un 7 février. Pour une fois, clairement, nous savons qui partira, mais absolument pas ce qui nous attend au détour de ce jour. Un mandat s’achève dans le chaos et aucun mandat clair ne commence, ce 7 février. Comme il y a trente ans.
Comme pour nous donner un aperçu des temps prochains, un Haïtien est mort lapidé, ce vendredi, sous les yeux de la foule passive. De pseudo-anciens militaires ont défilé dans plusieurs villes du pays avec l’accord des autorités. Le cortège du président de la République a été caillassé. Des enseignants ont attaqué et blessé une fonctionnaire du ministère de l’Education nationale. La cérémonie d’inauguration de la Place des artistes a fini en débandade. La ministre impliquée a été agonie d’injures et le président Michel Martelly ne s’est pas présenté à la cérémonie prévue pour 4 heures, vendredi après-midi.
La journée avait commencé avec la cérémonie d’hommage à Liliane Pierre Paul, brocardée dans une méringue carnavalesque composée par le président de la République lui-même. Il y avait des manifestations pro et anti-Martelly sur le bitume. La ronde des propositions a continué sa farandole. Chacun y va de sa « sortie de crise », conscient que celui d’en face ne l’acceptera pas. Comme si cela ne suffisait pas, les autorités, qui ne peuvent pas dire de quoi sera fait la prochaine heure, préparent un carnaval spécial. Le Champ de Mars peine à se remplir de stands, les orchestres ne savent pas s’ils seront du défilé. Le secteur privé s’abstient de miser une gourde sur la plus grande fête populaire du pays. L’incertitude est trop lourde.
L’indignation, la confusion, l’irresponsabilité se bousculent pour avoir la première place.
Comme en 1986, ce premier vendredi de février, le pays est dans le brouillard. Nous faisons confiance au hasard. Ni au pouvoir, ni dans le camp d'en face, la parole des théoriciens ne trace le chemin. Aucun camp n’aligne des pédagogues. Il n’y a ni phare ni vigie. Les lanceurs d’alerte sont aphones. Nous voguons vers le « pita pi tris », confiant que seul l’autre en pâtira. Les idées, la pensée, la réflexion, l’ingénierie sociale, économique et politique de notre avenir ne reviennent à personne.
Il n’y a ni responsabilité, ni responsable pour chercher à mieux faire. D’échec en échec, heureux, chacun se conforte d’être dans le palmarès des moins pires.
Ceux qui n’ont pas organisé d’élections en cinq ans, ceux qui ont empêché le processus d’avancer, ceux qui ont foiré les élections de 2015 et ceux qui sont incapables de gagner une élection en Haïti quel que soit le jour ou l’année où elle se tiendra, se donnent la main pour continuer ce vendredi à nous faire tourner en rond.
Qui pense Haïti ? Qui pense à Haïti ? Qui pense pour Haïti ? Cela fait longtemps que la mise en perspective ne nous préoccupe plus et que l’errance est le but qui motive le cheminement de notre histoire récente écrite dans l’obscurité la plus parfaite.
Il y a trente ans, en 1986, le premier vendredi de février était le 7 février. On ne savait pas ce qui nous attendait. Nous savions depuis cinq ans qu’un mandat se terminerait dans deux jours, mais nous ne savons toujours pas que faire.
Dans les mois à venir, nous allons prendre du temps, perdre le nord. Nous devrons tâtonner avant de trouver le chemin. Comme chaque 7 février, il faut se dire que le soleil aura raison de la nuit et continuer à avancer en dépit de tout et de tous.
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