L’élection de Jocelerme Privert à la présidence de la République, le dimanche 14 février en cours, par les parlementaires des deux chambres réunis en Assemblée nationale, a permis à plusieurs générations d’Haïtiens de découvrir ce modèle de scrutin indirect. Jusqu’avant l’adoption de la Constitution de 1950, l’élection à la présidence de la République s’organisait au second degré, par les deux chambres réunies en Assemblée nationale. De 1806 à 1946, les différents chefs d’Etat qui se sont succédé étaient assujettis aux votes des parlementaires pour accéder au pouvoir. La pression des baïonnettes, les compromis politiques, l’appartenance à un parti politique et les forces d’argent étaient souvent les critères de vote des parlementaires pour permettre à un candidat d’accéder à la présidence de la République. Pendant environ un siècle et demi, des candidats vaincus n’ont jamais digéré leur défaite tant ils avaient l’assurance des suffrages de certains proches. Ces votes exprimés de façon secrète ne permettaient pas aux candidats vaincus d’identifier les parlementaires qui les avaient bafoués.
Dans la nuit du samedi 13 au dimanche 14 février, les portables des parlementaires qui sont munis de caméra ont levé le voile sur ce mystère qui a créé tant de haine, de rancune dans l’organisation de l’élection présidentielle dans les deux chambres du Parlement haïtien. Certains députés, qui avaient pris des engagements pour accorder leur suffrage au candidat de leur choix, ont photographié leur bulletin après avoir voté pour prouver qu’ils ont respecté leur engagement. A la fin de la séance, ces parlementaires ont subtilement affiché leur vote à qui ils devaient le faire à partir de leur téléphone portable. D’autres députés, qui ont voté sans aucun engagement, n’ont pas photographié leur bulletin de vote. Cette pratique, fraîchement utilisée par les parlementaires haïtiens, restera le temps qu’il faut comme une façon de justifier un vote pourtant secret.
Traditionnellement, les séances en Assemblée nationale pour l’élection du président de la République n’ont jamais été une partie de plaisir. Depuis les temps les plus reculés de notre histoire, ces élections ont toujours donné lieu à des heurts aussi bien entre les parlementaires qu’entre des groupes sociaux. Le compromis trouvé avant le second tour le samedi 13 février a contribué à calmer l’ardeur des députés et des sénateurs dans le cadre de ce scrutin. Toute mésentente survenue à l'occasion de cette élection aurait pu avoir des conséquences néfastes sur l’avenir de la 50e législature qui ne bénéficie pas encore de l’appui des différents secteurs de la vie nationale. Les contestations des partis politiques de l’opposition sur les élections législatives du 9 août et du 25 octobre 2015 représenteront une menace qui peut tout chambarder tant que les recommandations de la Commission d’évaluation n’auront pas été prises en compte. Avec l’élection de Jocelerme Privert à la présidence de la République, les parlementaires et des législatives en retard ont gagné une bataille. L’organisation du second tour de la présidentielle ouvriront, peut-être, la voie à leur légitimité pleine et entière.
Lemoine Bonneau
Lbonneau@lenouvelliste.com
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