Dans tout pays normal, la première démarche pour trouver un Premier ministre pour conduire le gouvernement de la République, pour une période de quelques jours ou pour l’éternité, serait de préparer une feuille de route avec les attentes qu’il devra satisfaire ; puis dresser le portrait robot des potentiels candidats, enfin choisir l’élu. Le Premier ministre pressenti devrait alors réunir ses pièces et se présenter devant le Parlement pour les suites. Bien entendu, ceux qui s’occupent de la feuille de route devront éviter de fixer des objectifs fantaisistes ou inatteignables et scanner le candidat pour éviter des déconvenues politiques ou administratives. En un mot, s’assurer qu’il est en mesure de remporter la course d’obstacles et ne pas l’envoyer à la boucherie, comme cela arrive si souvent en Haïti. Dans tout pays normal, on procéderait par étape, mais jamais la première ne consisterait à recueillir des candidatures. Le poste de Premier ministre ne peut pas être pourvu sur la base d'un concours ouvert au premier parti politique venu, même si on recherche le consensus. Dans tout pays normal, le procès le plus attendu ne serait jamais reporté. La semaine dernière, les accusés Clifford Brandt et consorts ont dû regagner leurs cellules. Ce n’était pas la première fois. Cette fois, ce n’étaient pas les prévenus qui n’avaient pas été amenés au tribunal, ni leurs avocats qui avaient interjeté appel, mais la salle de séance qui était inadéquate, à cause d'une chaleur suffocante dans une salle définitivement trop petite pour accommoder l’assistance. L'audience a été suspendue. Elle reprendra ce 23 février. Faut-il rappeler que depuis plus de trois ans, les accusés attendent leur procès? La société haïtienne et surtout les victimes souhaitent, depuis plus de trois ans, que justice soit rendue dans cette affaire de kidnapping. Le principal accusé est un homme d’affaires d’une des plus riches familles du pays qui aurait, aidé de policiers, organisé l’enlèvement et la séquestration de deux enfants du président de l'une des plus grandes banques du pays. Arrêté, évadé, repris, Brandt attend d’être jugé depuis octobre 2012. Comment peut-on rater le B-A BA de ce procès en le tenant dans une salle trop petite?.. Dans tout pays normal, la justice et les autorités se fendraient en quatre pour que le spectacle du procès comme sa bonne tenue soient une préoccupation qui ne souffre d’aucun manquement. Pour le prestige de la justice, pour la bonne réputation des responsables politiques, un tel procès serait une vitrine. En Haïti, c’est une déculottée. Dans tout pays normal, la qualification d’une sélection nationale pour un tournoi de grande importance, encore plus pour rejoindre l’élite du sport le plus aimé et le plus pratiqué par la population, serait une grande fête, une occasion de mettre les petits plats dans les grands pour satisfaire les moindres besoins des joueurs et de la sélection en question. C’est le minimum que l’on se doit d’offrir aux représentants de la nation. Voilà qu’Haïti est qualifiée pour l’édition du centenaire de la Copa America. Nous allons affronter les plus grandes équipes de notre continent. La dernière fois que nous avons eu à tutoyer d’aussi près une compétition internationale, cela remonte à notre participation à la Coupe du monde de football de 1974 en Allemagne. Le pays en avait fait son affaire. Cette fois, nous avons l’impression que cela ne concerne, pour le moment, que ceux qui rêvent. Le football, d’ailleurs, dans ce pays où l’important est de regarder des matchs à la télévision, est une distraction que nous refusons d’élever au rang de ce qu’il est : le principal ciment de nos passions communes. Dans tout pays normal, Digicel ne serait pas le seul principal sponsor du football depuis près de 10 ans et à la veille de la participation haïtienne à la Copa America, alors que Digicel, essoufflée, pense à jeter l’éponge devenue trop lourde, les entreprises se battraient pour mettre leur écusson sur les équipements de la sélection nationale. Dans tout pays normal, ce serait le cas. En Haïti, même pour supporter le football que nous aimons tant, nous hésitons. Alors, comprenez-vous pourquoi, pour le reste, nous errons?