(Deuxième partie et fin) Par Jean-Marie Beaudouin Méconnaissance de l’histoire d’Haïti Prédominance de la pensée coloniale Entre l’instant de la soumission (6 mai 1802) de Toussaint Louverture à l’autorité métropolitaine par l’entremise du général Charles Victor Emmanuel Leclerc, suivie de son arrestation et de sa déportation scélérate (7 juin 1802) en France, suivie de sa mort lente calculée (7 avril 1803) et l’instant fatidique qui annonça le rétablissement de l’esclavage dans les territoires occupés aux Antilles (loi du 20 mai 1802); il se passa des choses agréables à Saint-Domingue, terre indienne qui vit s’écrouler le règne de l’injustice, des servitudes innommables, le règne de l’esclavage et du colonialisme européen, espèce dite civilisée, détentrice de la connaissance scientifique et de la vérité révélée par le truchement de son Église dite pure et sans tâche. Mais, avant d’établir ce que l’auteur entend par « choses agréables », comment une entité de l’espèce humaine aussi douée, policée et intelligente puisse-t-elle s’adjuger le droit d’exercer l’esclavage contre tout un pan de la race humaine si ce n’est pas la première civilisation que l’humanité ait connue, parlant de l’Afrique noire? S’agit-il d’un savoir si élevé, étendu et si fin que l’humanité aurait besoin d’une période de formation deux fois millénaire avant de pouvoir assimiler un tel savoir si rare parmi le commun des mortels? Réponse: Oui, ce cas d’espèce est possible ou existe. Étant donné que, sous le régime esclavagiste comme sous l’exploitation capitaliste actuelle, il existe des myriades et des myriades d’êtres humains qui n’ont pas le temps de vieillir; il devient donc normal que ceux-ci ne pourront pas vivre leur temps naturel pour discerner les arcanes de la science européenne ou occidentale. En ce sens-là seulement, la connaissance des Européens ou des Occidentaux est inatteignable. Si, au contraire, l’Haïtien universel est parfaitement conscient que sa terre a produit des génies de lumière comme Toussaint et Dessalines, alors il saura non seulement que l’intelligence occidentale n’est pas une panacée, encore moins une finalité; mais aussi il n’y ajoutera pas une foi absolue. De plus, si l’Haïtien instruit et éduqué se permet de courber l’échine devant l’homme blanc (générique: caucasoïde ou caucasien) il doit alors réécouter le parolier-sociologue Maurice Sixto dans « Mèt Zabèlbòk », qui nous dit qu’il ne suffit pas de posséder le diamant mais il faut également en connaître la valeur. Anténor Firmin est un enfant du terroir: quiconque l’a lu ou le lira verra que la propagande de la supériorité de la race blanche ne repose sur aucune base scientifique connue, lisant son œuvre majeure « De l’égalité des races humaines ». En ce qui a trait aux croyances religieuses, l’auteur anticonformiste affirme qu’il existe des cas d’idéalisme et de fantasme qui sont plus idéalisés ou plus métaphysiques que d’autres: parce qu’il y a des gens qui dorment à temps partiel, et il en existe d’autres qui sommeillent à plein temps: or les phénomènes psychiques, représentés sous forme de rêves, arrivent pendant le sommeil: il est donc évident que les premiers groupes ne s’en souviennent pas, donc ils sont devancés de manière illuminée des seconds. Il est indéniable que l’humain, tel qu’il est apparu dans la nature, a ses faiblesses et ses limites; la perfection reste encore pour lui un handicap historique à surmonter. Il y parviendra très certainement au vu des hauts faits d’armes qu’il a réalisés dans le cadre du processus historique de la civilisation universelle. Tant qu’il ne se résignera pas à mettre un terme définitif aux actions malhonnêtes qu’il commet à côté de ses bonnes actions, il en accusera des retards vers ce but ultime auquel il aspire. Sous ce rapport donc, sur quelle base l’Église se déclare-t-elle sainte? Tandis qu’elle peuple des fidèles qui, comme ses dirigeants, demandent au Ciel ou à la Providence de pardonner ses péchés qu’ils ont commis soit par pensée, par action ou soit par omission. Si c’était le cas, c’est-à-dire si l’Église était sainte, elle n’aurait alors pas besoin de prier une divinité pour voler à son secours. Un seul exemple suffit pour démystifier la sainteté dont elle s’affuble: L’Éternel Dieu, dans les rapports fantaisistes de la Bible, aurait détruit deux villes voisines Gomorrhe et Sodome du côté de la mer Morte pour cause de mauvaises conduites et d’actes contre-nature; dans les deux cas de récidive, l’Église est sacrée championne par les États qui, sous la pression des familles victimes d’abus sexuels sur mineurs, ont dû ériger des tribunaux civils pour juger les criminels à soutane parce que le droit canon les protège et interdit aux prêtres supérieurs toute dénonciation mettant en cause la personne morale de l’Institution. Si la Genèse est une fable pour enfant, même les sites catholiques font état de la déviance de l’institution religieuse dominante qui a fait du christianisme la religion d’État, sous l’Empereur romain Constantin 1er (280 – 337; règne: 306 – 324). Forte de cette reconnaissance officielle, l’Église pouvait alors déployer ses batteries de persécution contre les autres religions dont elle juge les vues théologiques différentes des siennes, ce jusqu’à aujourd’hui. Haïti n’a pas échappé à son sectarisme violent: dans les années 1939 – 1942, elle se déchaîna contre le vaudou haïtien sous le label « campagne antisuperstitieuse, ou campagnes de rejetés », elle vandalisa tout ce qui relève des croyances populaires: Houmfò, péristyle, makadam sacré, lakou, demanbre, bagi, etc. L’Église catholique d’Haïti fut soutenue dans cette œuvre malsaine du gouvernement réactionnaire du président Élie Lescot (1883 – 1974; présidence: 1941 – 1946). Ce sont ces êtres à costume cravaté qui ont sans vergogne tourné le dos à la culture nationale, ouvrant ainsi la voie à la domination américaine, à la colonisation moderne, à l’influence agressive des cultures étrangères, conduisant en effet à l’aliénation spirituelle et à l’assimilation lente de notre peuple. Jamais, dans l’histoire, une élite d’avant-garde n’a travaillé contre ses propres valeurs et traditions alors qu’elle avait le devoir moral de les sauvegarder et de les actualiser dans le temps et l’espace. Votre fidèle serviteur croit en avoir dit assez pour qu’on lui coupe la tête; mais, altruiste et fier de ses origines ancestrales, il revendique l’histoire d’Haïti dont, pour lui, l’écriture est bâclée et dont la représentation narrative fait figure d’une singerie intellectuelle au point de vue de l’histoire officielle. Telle qu’elle est écrite et dirigée, elle représente un second assassinat de l’homme qui l’a faite, elle lui dépouille de ses qualités révolutionnaires à l’échelle de la planète et lui proscrit comme n’importe quel imposteur au temps de la colonie. La mentalité coloniale est présente dans tout le corpus des textes jusque-là produits: Dessalines, l’artisan principal, est dépeint sous les traits d’un vil satrape, d’égorgeur et d’assassin. Ce qui est impensable quand ces critiques destructrices viennent de la part des Haïtiennes et des Haïtiens à qui il a donné le droit de vivre libre et indépendant. Peu d’hommes ont été capables de produire une œuvre aussi grandiose comme celle qui a été réalisée en Haïti: il s’agit de la révolution des esclaves réussie à Saint-Domingue, un évènement sans précédent dans toute l’histoire de l’humanité. Spartacus, chef principal des révoltés pendant la énième guerre civile italienne, est bien loti au Panthéon; il avait pourtant échoué à mi-chemin du bonheur suprême. Loin de s’interroger sur cette façon discriminatoire d’apprécier certaines des valeurs universelles, l’élément haïtien formé apporte plutôt son adhésion aux thèses racistes des caucasiens. Pour son malheur aussi, sans se soucier des générations montantes. Peu de soldats des armées de l’époque ont réussi à vaincre un ennemi dans sa propre forteresse: Au matin d’automne du 16 novembre 1803, Dessalines se transporte sur la colline qui abrite le fort de Vertières, en se faisant accompagner d’un ingénieur civil pour étudier la faisabilité de sa stratégie d’attaque par l’effet de surprise. Car ce lieu attenant au site était peuplé de lianes, de candélabres et d’autres herbes sauvages. Ainsi, après avoir reçu les avis techniques et logistiques favorables de l’ingénieur, le génie militaire ordonne au général François Capois de faire tout ce qui est en son pouvoir pour frayer un couloir en vue de l’attaque. Ce fut alors la bataille de Vertières, l’ultime de l’expédition de Saint-Domingue. Elle débuta le 17 novembre sous des pluies intermittentes pour se terminer le 18 à l’angélus du soir avec, bien sûr, la capitulation et la reddition du général Rochambeau qui avait remplacé Leclerc après sa mort le 2 novembre 1802. Sonna ainsi le glas du système colonial et esclavagiste que l’intelligence européenne et son Église eurent mis en œuvre pour s’enrichir des muscles des Africains, tout en profitant pour voler leurs richesses et biens. Un véritable complot international qui s’articulait autour d’une certaine conception du monde non représentative, d’une certaine classification hiérarchisée des races humaines dans laquelle l’espèce blanche se déclare supérieure; même si l’Europe « civilisée » devait attendre la révolution française de 1789 pour étendre l’éducation formelle et la scolarisation universelle à ses concitoyens. Voltaire (François-Marie Arouet: 1694 – 1778), qui fut une figure éminente du siècle des Lumières, voyait l’instruction publique comme un phénomène spirituel strictement réservé aux éléments bourgeois, qu'il dit être aptes à intégrer la civilisation. C’était la tendance des aristocrates de l’époque. La fin des hostilités à Vertières, disions-nous, inaugura une nouvelle ère dans la philosophie du monde et scella pour la vie la liberté des hommes. En ce temps-là, l’histoire avait pris un chemin qui promettait une forme plus digne de vie à la satisfaction de toutes les races et ethnies connues à l’échelle du globe. D’un point de vue humaniste, la geste sublime de 1804 reste sans égal dans le traitement de l’être humain qui est apparu à la surface de la Terre sans couleur et sans préjugé aucun. L’argument du climat ne peut en aucun cas remplacer le caractère, l’intelligence et le talent de l’homme moderne qui est la dernière espèce connue du genre homos. De même, les théories racistes n’ont aucun rapport avec la condition humaine telle que nous la connaissons. Peu de soldats ont été capables d’exercer la science militaire et d’appliquer les conventions modernes de la guerre avec une telle détermination, une telle énergie, avec un tel respect pour la vie humaine. Il faut bien reconnaître que Rochambeau eut la vie sauve alors qu’il fut pourtant un boucher de la pire espèce: devenu capitaine général après la disparition de Leclerc qui compte d’ailleurs parmi les victimes sanitaires de l’armée expéditionnaire lors du siège du fort de la Crête-à-Pierrot (4 – 24 mars 1802), il s’engagea consciemment dans une guerre d’extermination des Nègres d’Haïti sans distinction de couleur: n’ayant pas été satisfait de ses demandes en effectif auprès du Premier Consul Napoléon Bonaparte, il se borna alors à faire l’économie de munitions: il ordonna de jeter vivants à la mer des milliers d’Haïtiens en faisant attacher à leurs pieds des cadavres inertes afin de priver ses victimes de la capacité de nager « voir Les Jacobins noirs » de Cyril Lionel Robert James (C.L.R.J). C’est un évènement merveilleusement agréable, ce bonheur donné à l’homme haïtien moderne de voir un ancien esclave se hisser à la hauteur d’un homme d’État qui pratique la sagesse, l’humilité et la magnanimité envers un général qui capitule devant lui et dont il se rappelle la cruauté sans borne et à qui il a quand même accordé dix jours de sursis pour évacuer le territoire insulaire avec le reste de son armée. Il faut le faire! On a rarement vu un tel fait d’arme dans la civilisation actuelle, dominée par les progrès de science moderne. Y sont présentes également l’hypocrisie et l’immoralité qui sont des comportements contraires à la probité et l’éthique. Synthèse de la théorie de la règle et l’exception: Les infamies d’une classe dite d’avant-garde Dessalines, l’ancêtre, meurt ensanglanté le 17 octobre 1806 pour ses convictions politiques. Il avait voulu construire une société forte, prospère et progressiste, qui corresponde à sa conception socialiste du monde; mais ses adversaires politiques étaient contre une telle initiative. Et cette attitude rétrograde est maintenue jusqu’à nos jours. La classe qui fomenta et complota contre lui est celle qui avait jusqu’alors un statut d’embryon de « classe moyenne » au sein de la société coloniale, dominée par la classe des Blancs. A la faveur de la révolution haïtienne victorieuse, elle devient la bourgeoisie comme classe dominante en passant par la bourgeoisie terrienne, rentière jusqu’à la bourgeoisie bureaucratique qu’elle est aujourd’hui. A la charnière de 1806, la population globale est estimée à quatre cent mille habitants, dont moins d’un pour cent formait l’élite. C’est elle qui a écrit l’histoire des esclaves de Saint-Domingue à sa manière et selon ses états d’âme. Son occidentalisme l'a fatalement conduit à rejeter sa culture, son appartenance et ses valeurs. Des inhumanités dont est la seule à entrevoir sa planche de salut. Elle de nature masochiste et, en même temps, misogyne. C’est elle également qui domine dans les écoles haïtiennes à tous les niveaux, et le résultat catastrophique est là. Son égoïsme séculaire a fait que le savoir haïtien est perçu comme un monologue universitaire sans jamais s’ouvrir aux masses populaires et paysannes qui ont pourtant une soif de connaître leur histoire, leurs valeurs sûres, leurs traditions, les cultures traditionnelles, et, particulièrement, les rites qui font la beauté de la religion la plus populaire du pays. Laquelle? Réponse: Le vaudou haïtien. De telle manière que certains créateurs et certaines personnalités qui font exception au sein de ladite classe sont très peu connus dans les milieux populaires: par exemple, Edmond Paul, Demesvar Delorme, Anténor Firmin, Louis Joseph Janvier, Jean Price-Mars, pour ne citer que ceux-là. Si, dans les salles de classe, on passe à pieds joints sur certaines de leurs œuvres classiques, on s’interdit à la porte d’aborder leurs grandes œuvres à deux-trois volumes. Elles sont pourtant connues des professeurs qui sont d’ailleurs imprégnés de la trame ou du bien-fondé de la chose. En politique, comme elle avait mené le pitoyable combat contre Dessalines, cette classe aux allures sibyllines a récidivé à chaque moment de l’histoire où un progressiste émerge. Elle n’éprouve que de la haine pour tout mouvement progressiste et populaire, elle est réactionnaire de nature même. Elle bonifie le président Salomon (Lysius Jeune: 1815 – 1888) qui offrit en cadeau l’île de la Tortue (1883) aux Etats-Unis qui déclinèrent l’offre, d'après le livre de Louis Joseph Janvier « Les Constitutions de 1801 – 1885). Cette même classe diabolise Sylvain Salnave (1826 – 1870) qui fut un président populaire, dont les mesures étaient progressistes pour l’essentiel. Les circonstances de la création des magasins de l’État en sont explicatives. Le procès de la Consolidation (1903 – 1904), perçu comme une amorce dans la conduite nouvelle des affaires de l’État, cette classe minable l’avait récusé avec des circonstances aggravantes contre celui qui l’intenta. Le président Pierre Nord Alexis, malgré son grand âge, est « KRABINEN » sous la plume des historiens de l’époque et subit le courroux jusqu’à aujourd’hui. Et, dans l’histoire récente, Jean-Bertrand Aristide et Joseph Michel Martelly, deux chefs d’État modernes, ont été les cibles privilégiées des tenants de l’idéologie dominante: anathèmes, opprobres, critiques calomnieuses sont déversés sur eux sans interruption. Le seul crime qu'ils ont pourtant commis, c’est qu’ils ont tenté de donner un sens au mode vie haïtien dans lequel, pour une fois, ils ont voulu que les masses populaires et paysannes soient intégrées à part entière. Ces damnés de la terre, qui représentent la majorité nationale, sont retenus dans l’ignorance la plus totale depuis le sacrilège qui a été commis au Pont Rouge le 17 octobre 1806, et la bourgeoisie d’alors a fêté la mort de l’Empereur. L’élite, en tant que classe dominante, se compose des intellectuels aux fonctions multidisciplinaires (créateurs, éducateurs, professeurs, écrivains, romanciers, artistes, etc.), de la bourgeoisie, des partis et organisations politiques, de l’Église plurielle, en plus du phénomène de la société civile qui réapparaît dans les années soixante-dix du siècle dernier. L’ensemble de ces acteurs sociaux, politiques, économiques et religieux forment la nomenclature de l’État, qui peut être de bon ou de mauvais augure. Haïti est pris en otage dans le second cas. Et l’auteur, lui, croit avoir répondu à la pertinente question posée en titre du présent papier. Jean-Marie Beaudouin Février 2016; coifopcha@yahoo.fr