L’Université d’État d’Haïti vit des moments difficiles. On en parle beaucoup dans nos différents médias. Nous écoutons peu de commentaires sur la spécificité du champ scientifique ou encore sur la vraie mission de l’université. Nous pensons qu’il est important d’en parler pour que nous arrivions à évaluer objectivement nos pratiques. Loin de nous l’intention de faire l’apologie des uns au détriment des autres. Toutefois, nous partons du principe selon lequel l’université doit toujours défendre le camp de la raison.
Les professeurs et les étudiants ne doivent jamais oublier que l’université est le lieu propre de la raison. L’université est la résidence de la raison. Étudiants et professeurs doivent avoir le courage de la défendre. On ne peut la construire avec des fanatiques de tout poil. Elle se construit ou se construira avec les passionnés de la vie, de la raison et de la dignité humaine. L’université ne doit être subordonnée à aucun pouvoir ni à aucune finalité extérieurs : économique, politique, idéologique, médiatique, technique ou technocratique. Elle doit s’intéresser avant tout au statut et au devenir de la vérité dans notre société. Dans son livre « L’université sans condition », le philosophe Jacques Derrida parle de la profession de la vérité : « l’université fait profession de la vérité. Elle déclare, elle promet un engagement sans limites envers la vérité ». Où en sommes-nous aujourd’hui avec cette mission qu’a l’Université d’État d’Haïti ? Il revient à chaque acteur de répondre à cette question.
Comme institution, l’université réunit des êtres humains qui, au nom de la science, cherchent et transmettent la vérité. La science joue un rôle capital dans l’éducation intellectuelle de l’humanité. C’est par la connaissance des lois physiques que la science, depuis deux siècles, a renouvelé la conception du monde et qu’elle a renversé sans retour les notions de miracle et du surnaturel. Nous devons ajouter immédiatement que la science n’a pas seulement pour but de former des hommes et des femmes utiles ; mais elle forme en même temps des citoyens et des citoyennes affranchis des préjugés, des stéréotypes et des superstitions.
Dans notre milieu, nous ignorons fort souvent l’habitude de raisonner et de réfléchir sur les choses, le respect inébranlable de la vérité et l’obligation de s’incliner toujours devant les lois nécessaires qui communiquent à l’esprit une empreinte ineffaçable. Cette ignorance peut nous aider à comprendre les conséquences désastreuses du séisme du 12 janvier 2010 en Haïti. Il y a un non-respect des lois de la société et de la nature.
Notre pays souffre d’une grande carence : l’absence de centres de créativité et de recherche. Nous ne devons pas nous leurrer. Sans ces centres, notre production scientifique sera rachitique et elle l’est déjà. Nous avons besoin d’un environnement qui nous stimule à aimer la science, la littérature et les différents arts. C’est par ces voies que nous humaniserons notre pays.
Dans le champ du travail scientifique, la simple conviction, si généreuse soit-elle, ne suffit pas. Elle devient dangereuse et dévastatrice quand elle est liée à l’ignorance. Le chercheur citoyen ou l’universitaire citoyen a le droit d’aider le camp de la raison quand celle-ci est sévèrement menacée en temps de crise. La compétence dans un champ de savoir ne s’acquiert pas par décret ou par adhésion à une chapelle politique quelconque. Elle requiert du temps, des moments forts d’étude, de recherche, de dialogue avec ses pairs. Dans un travail de recherche, il est crucial de ne pas concéder une large place à l’improvisation. Chaque champ a ses règles et ses principes. Dans le champ scientifique, on n’a pas le droit d’affirmer ou d’écrire n’importe quoi.
Le chercheur ou l’universitaire citoyen doit exercer quotidiennement une vigilance incessante. En effet, nous pouvons inconsciemment reproduire la logique de la corruption, de l’amateurisme politique et de l’incompétence qui s’imposent dans l’univers politique au sein de nos universités. D’où l’urgence d’inaugurer l’ère de la critique constructive et lucide au cœur de nos institutions universitaires.
L’humilité intellectuelle est l’antidote de toute parade intellectuelle. Dans un environnement comme le nôtre où l’on consacre facilement des incompétents, il s’avère indispensable de parler de patience envers soi-même dans le champ universitaire. C’est elle qui nous aidera à prendre conscience de nos limites et de nos sottises. Chez nous, on veut brûler les étapes. Les petits succès insignifiants nous enivrent et parfois ils sont dûs à l’irresponsabilité ou à l’ignorance des uns et des autres. Être avisé de sa sottise est une excellente thérapie pour ceux qui ont appris à respecter l’autonomie relative du champ scientifique.
L’autonomie progressive du champ universitaire passe par l’élimination des armes qui lui sont étrangères et par la soumission aux impératifs de l’expérience et de la vérification expérimentale. L’une des plus grandes menaces à l’autonomie du champ scientifique est sa politisation : « Rien n’est plus funeste, écrit avec justesse le sociologue Pierre Bourdieu, que la politisation au sens ordinaire du terme du champ scientifique et les luttes qui s’y déroulent, c’est-à-dire l’importation des modèles politiques dans le champ scientifique. La politisation est presque toujours le fait de ceux qui, qu’il s’agisse de dominants temporels (et temporaires) que de dominés, sont les plus faibles selon les normes spécifiques, et ont donc intérêt à l’hétéronomie : en faisant intervenir des pouvoirs externes dans les luttes internes, ils empêchent le plein développement des échanges rationnels ». Le chercheur ou l’universitaire citoyen peut, par contre, se servir de toutes les armes qu’offre la science à la production et à la promotion de la vérité. Ses travaux peuvent avoir une dimension politique assez forte, mais ils ne sont pas intrinsèquement politiques. Ainsi, il ne revient pas aux hommes politiques et aux médias d’évaluer la scientificité d’un travail de recherche. Ils n’ont pas pour tâche de sanctionner la pertinence ou la non-pertinence d’un travail scientifique. C’est la mission d’une communauté scientifique compétente.
Notre environnement est souvent très hostile et très allergique à tous ceux qui maîtrisent un champ de savoir. Le chercheur est souvent contraint de payer un prix assez lourd au nom de son capital culturel. Il doit gérer l’incompréhension, la méchanceté ou la sottise inconsciente des uns et des autres.
Le chercheur ou l’universitaire citoyen n’est pas avant tout un idéologue à la recherche effrénée des succès faciles et des applaudissements auprès des disciples ou des partisans inconditionnels. Il doit savoir se retirer, voire se taire pour pouvoir enfanter dans le silence et dans la solitude une pensée robuste et claire. Il ne doit pas se laisser abattre par la dictature du moment. Le travail de l’universitaire est un travail de longue haleine. Il nourrit un rapport sain avec le temps. Il sait se méfier des résultats immédiats. Il a le courage de confier à des chercheurs porteurs d’une compétence réelle le soin de jeter un regard critique sur l’ensemble de ses réflexions et de ses critiques.
Le chercheur n’est pas étranger aux problèmes qui sont soulevés dans la cité. Il peut appuyer toute tentative de mise en œuvre de structures pouvant faciliter la distribution des biens collectifs à tous sans distinction. Il peut être toujours prêt à sonner l’alarme au moment où ressurgissent les laideurs nationales – mépris des paysans, exclusion, domesticité, préjugé de couleur – résultant d’une absence de mémoire. Il peut, à partir d’instruments de travail propres à sa discipline scientifique, démasquer l’illusion qui ferait apparaître comme ordre naturel ce qui est l’arbitraire d’une forme de domination. Le chercheur peut défendre les valeurs universelles en Haïti en prenant position en faveur de ceux et de celles qui ont toujours été bercés d’espoir vague et qui ne disposent d’aucun capital significatif pouvant les aider à maîtriser leur avenir.
Le champ scientifique est différent du champ politique même si nous devons reconnaître l’existence d’éventuelles retombées politiques des travaux de recherche. Le champ scientifique implique un habitus scientifique, c’est-à-dire un ensemble de dispositions à agir, à penser, à percevoir et à sentir d’une manière déterminée. On ne peut pas s’improviser mathématicien, juriste, ingénieur ou sociologue. Il y a un prix pour pouvoir bénéficier des profits que procure un tel statut dans tel ou tel champ. Nous devons préciser aussi qu’il est difficile de faire admettre ce point de vue dans un pays où l’on institutionnalise l’improvisation et la confusion. Le populisme intellectuel est beaucoup plus subtil et pervers que le populisme politique. À l’université, on n’a pas le droit de remplacer le débat argumenté par la propagande prophétique ou la «sloganisation».
Dans les moments de crise où le jugement collectif chancelle (notre société et nos universités sont en crise), on peut rencontrer des individus qui tentent d’imposer le bluff et la séduction malsaine comme critères de vérité. Nous devons préciser que la vérité est un enjeu de luttes. Il en est ainsi dans le champ scientifique. L’amour de la gloire, la jalousie, la rivalité, la volonté de domination, les intérêts matériels peuvent habiter les scientifiques. Ces derniers ne constituent pas un club d’anges dépouillés de toute passion. Il est important d’être conscient de cette réalité.
La recherche scientifique est une entreprise humaine. Ainsi, les chercheurs sont constamment appelés à pratiquer la réflexivité, c’est-à-dire à se donner une conscience aiguë et une maîtrise plus étendue des contraintes qui peuvent s’exercer sur eux à travers leurs pulsions et leurs présupposés. La pratique de la réflexivité critique est une manière d’exercer une vigilance épistémologique sur ses pratiques et d’être sensible aux déterminismes sociaux.
La crise électorale au sein de l’UEH est révélatrice d’un manque de formation : celui d’une vraie éducation à la citoyenneté et au débat argumenté. Elle fait valoir également les limites de l’internet et des réseaux sociaux dans la résolution des conflits au sein de cette institution. Les nouvelles technologies ont eu raison de nous. Soulignons aussi que les études en psychologie sociale et en communication ont montré que l’usage d’internet facilite la communication entre individus ayant entre eux des affinités, tout en permettant d’éviter le contact avec ceux qui n’ont pas ces affinités.
Nous parlons souvent au nom des acteurs ou des candidats aux différents postes. Les candidats sont des sujets autonomes. Ils doivent être d’abord leur premier porte- parole. Que disent-ils publiquement ? Quelle est donc leur position sur les élections ? Les cinq membres de la Commission électorale et la Cellule de réflexion pour une nouvelle université (CRNU) les ont-ils déjà rencontrés ? Y a-t-il d’autres associations au sein de l’UEH qui souhaitent aussi les rencontrer ? Dans ces moments de crise, n’ayons pas peur de demander à la philosophie de venir à notre rescousse… Relisons - professeurs et étudiants - à tête reposée ces deux textes : Qu’est-ce que les Lumières de Emmanuel Kant et L’ éthique de la discussion de Jrgen Habermas. La raison et la discussion doivent être nos principales armes. La communication est la base de l’université. C’est cette idée que nous trouvons chez Habermas dans son article « The idea of the University . « En dernière analyse, affirme-t-il, ce sont les formes communicationnelles de l’argumentation scientifique et savante qui maintiennent l’unité des diverses fonctions du processus d’éducation universitaire ».
Aurons-nous sous peu les élections que nous devions avoir le 11 mars 2016 ? En guise de réponse à cette question, nous dirons plutôt que nous délibérons, soit individuellement soit collectivement quand nous examinons et pensons le pour et le contre d’une action. C’est l’examen des raisons pour et contre une action envisagée qui constitue le trait distinctif de la délibération. La procédure contradictoire stimule toujours l’examen critique et freine le conformisme.
Cela étant dit , nous souhaitons vivement que les trente-trois membres du Conseil de l’Université d’Etat d’Haïti ( 11 doyens, 11 représentants de professeurs, 11 représentants d’étudiants) et les trois membres du Conseil exécutif puissent engager de vrais débats entre eux autour de la mission de l’université et de la faisabilité des élections . Nous pensons que ces trente-six personnes ont une responsabilité historique quant au destin de cette noble institution financée par l’État haïtien
L’Université doit penser sérieusement à l’avenir de la science sur notre coin de terre. Ce n’est pas le temps de se distraire en posant des actes irréfléchis et irresponsables. C’est le temps de s’asseoir, de réfléchir, de poser avec clarté les vrais problèmes, de débattre et de prendre des décisions intelligentes et lucides devant orienter notre université au cœur de cette idéologie du désespoir qui frappe de plein fouet les générations montantes.
Il est urgent de sauver notre dignité par le courage de penser pour que nos actions soient émancipatrices, porteuses de vie et de lumière pour les générations d'aujourd'hui et de demain. Nous n’avons pas le droit d’hypothéquer l’avenir de la PENSEE dans notre société.
Nous avons le devoir de veiller, avant tout, à ce que l'Université d'État d'Haïti ne soit pas avilie, déshumanisée, ruinée académiquement et scientifiquement. Nous avons le devoir de trouver une solution universitaire, fondée sur des moyens propres au champ scientifique, à la crise de l’Université d’État d’Haïti (UEH). C’est en cultivant un engagement sans faille envers la Pensée que nous arriverons à habiter notre université au XXIe siècle.
Hérold TOUSSAINT
Professeur à l’Université d’État d’Haïti
Professeur invité à l’Université Laval (Québec)
E-mail : herotous@yahoo.fr
Nota Bene :La plupart des idées que nous exprimons dans cet article sont présentes dans notre dernier livre « Le courage d'habiter Haïti au XXIe siècle. La vocation de l'universitaire citoyen », publié en juin 2015
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