Personne n’aurait pu prédire la situation de désastre d’Haïti trente ans après le départ de Duvalier en 1986. La démocratie naissante, pleine de paradoxes et de contradictions, nous plonge aujourd’hui encore au cœur du tourbillon incessant de l’incertitude, mettant à nu les malheurs et l’acharnement du mal- aimé de la politique haïtienne. Politique pris dans le sens de jeu de coquins qui permettent aux plus audacieux et aux plus rusés de gagner des espaces de pouvoir qui donnent la richesse, le prestige personnel, l’autorité, le droit d’avoir des alliés nationaux et internationaux pour piller le pays. Rien n’incite personne à l’optimisme dans cette ancienne colonie française indépendante depuis 1804. C’est l’attente du pire, la crainte de voir augmenter la pauvreté de la population, diviser davantage la société, affaiblir les institutions républicaines, décourager les jeunes, etc. L’héritage est lourd après le départ forcé à la fin de son mandat du chef d’État le plus irrespectueux d’Haïti,Joseph Michel Martelly, qui semble avoir tout fait pour que les élites politiques changent de métier, l’intelligence humaine insultée, les éléments de la classe moyenne décapitalisée, les pauvres appauvris et les riches davantage enrichis. Se demande- t-on que faire aujourd’hui pour dissiper les sombres nuages du danger d’affrontement engendré par les élections truquées du 9 août et du 25 octobre 2015 ? Les débats donnent l’air d’être bien partis avec l’élection au second degré du sénateur Joceleme Privert comme président provisoire de la République qui s’active à rencontrer partis, blocs politiques, organisations de la société civile pour rechercher le consensus. C’est un pas dans la bonne direction, il faut le reconnaître. Cependant, le succès de son mandat va dépendre largement de sa capacité à faire face aux fortes pressions du CORE Group et de l’oligarchie économique traditionnelle et à répondre à l’attente des grandes masses de gens frustrés, mécontents, indignés par l’attitude irresponsable et choquante de tous ceux (Martelly et son équipe, le Conseil électoral de Pierre-Louis Opont, l’international) qui veulent imposer au pays le statu quo ante. Tout laisse présager aujourd’hui le pire pour la suite des évènements à venir. Une des dispositions de la Déclaration des droits de l’homme n’énonce-t-elle pas justement que «la volonté du peuple est le fondement de l’autorité des pouvoirs» ? Donc, le président Privert, pris dans l’engrenage de ses propres camps, ne peut s’opposer à la volonté du peuple des rues, aux partis politiques, au G-8, au G-30, aux organisations des droits humains qui exigent la constitution d’une « Commission de vérité» pour évaluer, recadrer, mettre de l’ordre dans le processus électoral, sanctionner les fraudeurs et organiser de nouvelles élections avec un autre conseil électoral et soulager en urgence les pauvres. Il est condamné à s’acquitter de l’obligation de négocier avec les victimes et non avec les auteurs de la crise pour mériter le couronnement de l’histoire. Évidemment, nous ne sommes pas à la dernière image de ce film d’horreur qui nous réserve de grandes surprises. Il n’est que d’attendre. Mais attention aux acteurs ? Aucun détail ne doit laisser au hasard dans cette crise multidimensionnelle. La transition n’a pas été étudiée à tous les angles et d’heure en heure, les déclarations, les répliques, les rebondissements se succèdent à un rythme d’enfer. L’inquiétude est palpable partout. Nous sommes à quelques jours d’une guerre des nerfs qui peut être transformée en affrontements aux conséquences potentiellement terrifiantes si le président Privert ne tient pas compte des attentes qu’ont les citoyens en cette période de rude épreuve où le manger devient un luxe pour les pauvres et les plus pauvres. Nous devons craindre toute éclipse qui viserait à faire avaler à la population la potion amère des émissaires de l’internationale qui a intérêt à voir les Haïtiens divisés en tout, pour continuer à régner en maître sur la terre des aïeux vendus aux enchères par les petits-fils de Jean- Baptiste Conzé. Le débat de fond que nous espérions n’aura peut- être pas lieu même lorsque les visions des différents blocs idéologiques s’affronteront. Le climat actuel est loin d’être favorable à aucun bloc politique, qu’il soit du pouvoir ou des oppositions. Tout est urgent parce que nous sommes déjà dans le pétrin. La fièvre de la tension monte à chaque seconde et il y a risque de coagulation sanguine dans les artères si le médecin n’intervient pas à temps pour stopper le processus d’accélération de la maladie. La situation est grave et elle s’aggravera davantage si le président Privert ne sort pas de la logique d’imposition de l’oligarchie économique et de la classe politique traditionnelles, de l’Église catholique, de l’internationale qui sont en grande partie responsables de la crise actuelle. Autre chose importante, les potentiels candidats à tous les niveaux pour une vaste majorité ne font pas toujours la distinction entre la politique, qui est avant tout un espace de discussion, et de délibération, et la politique perçue plutôt comme un acte de pouvoir institutionnel, organisateur et décisionnel. Il est donc difficile aujourd’hui d’aborder le comment et le pourquoi de la politique en Haïti. Ceux qui s’y adonnent sont à plus de 90% des opportunistes, des menteurs, des bluffeurs, des coquins, des mégalomanes, des sans scrupules, des agents doubles qui ne luttent que pour gagner des espaces de pouvoir pour exercer la domination, s’enrichir au détriment des pauvres, vivre dans l’extravagance, défendre les intérêts de leur clique et des grands patrons locaux et internationaux. L’international en général impose à Haïti un modèle de démocratie qui se limite à des changements superficiels et qui n’admet pas de réforme de structures pouvant s’attaquer directement au pouvoir économique et politique des grandes puissances impérialistes (USA, France, Canada…) et à celui de la société civile minoritaire. Les grands groupes économiques excluent toute forme de transformation sociale et politique, toute forme d’alliance capable de créer l’unité politique nationale. Question de continuer à détruire la production nationale, d’accumuler du capital par l’exploitation à bon marché des richesses nationales, d’appauvrir davantage les pauvres par la multiplication des activités de sous-traitance et d’assistanat. De la classe ouvrière à la classe moyenne, personne ne doit échapper à l’hégémonie qu’exercent les traditionnels prédateurs sur toute la société, avec le concours de l’appareil de l’État. Les couches moyennes rurales et urbaines (artisans, commerçants, professions libérales non salariées…) quoique en déclin numérique sensible ces derniers temps, subissent durement les contraintes de la politique économique imposées par le Fonds monétaire internationale (FMI), la Banque mondiale (BM), L’Union européenne (UE) à Haïti. Aussi, plus de 80% de la population active, agenouillée sous le fardeau du chômage, exprime avec raison son profond mécontentent, son inquiétude et son manque de confiance dans l’avenir dans un système dominé par le grand capital.Toute la structure sociale, économique et politique se trouve en permanence bouleversée et le système en crise ne facilite en rien la véritable réconciliation nationale entre les Haïtiens. Ce qui fait dire à plus d’un qu’Haïti est victime d’un vaste complot international pour avoir été la première république noire libre du monde. Pas de changements politiques profonds, pas de programmes communs de gouvernement capable d’unir durablement les riches et les pauvres après plus de 212 ans d’indépendance. Les décisions politiques d’Haïti continuent encore à subir l’épreuve des faits sous le regard ironique des décideurs internationaux qui persistent à croire que nos vilains politiciens sont les premiers responsables de nos malheurs. Ils se trouvent tous sur le banc des accusés et se partagent idéologiquement les conceptions politiques de trois grands hommes politiques : Louis XI pour qui « en politique, il faut donner ce qu’on n’a pas et promettre ce qu’on ne peut donner». Jean- Paul Sartre qui croit que « Tous les moyens en politique sont bons quand ils sont efficaces». Et Nicolas Machiavel qui croit « qu’en politique, le choix est rarement entre le bien et le mal, mais entre le pire et le moindre mal». La politique en Haïti, c’est carrément une jungle, et l’animal politique (le zoon politikon), d’après l’expression d’Aristote, se jette dans l’arène non pas pour servir la communauté, travailler au développement du pays et à l’amélioration des conditions de vie des pauvres. Le modèle démocratique imposé à Haïti n’est qu’un leurre, puisqu’il n’a jamais été donné aux Haïtiens le droit de choisir eux- mêmes par le vote leurs propres représentants. En général, les décisions politiques majeures d’Haïti sont prises dans les couloirs des ambassades des pays soi-disant amis ou à Montréal, à Washington, à Paris… Que dire donc des élections ? Le peuple est de plus en plus convaincu qu’il s’agit d’une vaste opération de fraudes bien orchestrées par les pouvoirs en place pour se maintenir au timon des affaires.Ces derniers sont en général financièrement et techniquement appuyés par l’internationale, les élites économiques et les conseillers électoraux, qui sont pour la vaste majorité des farceurs, des comédiens, des opportunistes, des gens sans caractère en mal de richesse. Nous ne faisons rien pour éviter les problèmes de pure conjoncture qui font de nos hommes politiques des insensés, des clowns, offrant des spectacles rocambolesques au monde civilisé qui en a marre de la gestion tribale de ce pays. Pour l’instant, une question de polémique avec les points de vue pertinents s’impose à nous : à quand la commission de vérification pour décider des changements radicaux à opérer au sein du Conseil électoral pour la poursuite des élections ? Il y a aujourd’hui trop de familles pauvres qui meurent de faim dans les quartiers défavorisés et dans les zones rurales du pays pour ne pas consentir le grand sacrifice de trouver une solution urgente à la crise politique actuelle et à la famine. C’est le moment plus que jamais pour nos hommes politiques de cesser de faire de la politique improvisée et de piétiner les engagements qu’ils prennent. Le climat politique est en permanence tendu, le discours creux, les débats houleux, les questions impertinentes, l’avenir incertain. Nous sommes allés si loin dans nos bêtises qu’il est difficile de se sentir aujourd’hui fier de ce pays et d’inculquer à nos enfants des valeurs inhérentes à la citoyenneté, au civisme, au respect de la parole donnée.Pour une fois, disons non à la division, à l’anarchie, au gaspillage du patrimoine économique pour exercer enfin le droit à l’autodétermination et à la souveraineté d’Haïti. Paul Yves Fausner, PhDC Doctorant en sciences humaines et sociales Professeur à l’Université d’État d’Haïti.