La ratification de la déclaration de politique générale du Premier ministre Énex Jean-Charles par les deux (2) Chambres du Parlement dans la nuit du jeudi 24 à vendredi 25 mars 2016 survient 41 jours après l’installation du président de la République, Son Excellence Monsieur Jocelerme Privert, à la tête de la magistrature suprême de l’État. Après le rejet annoncé de l’énoncé de politique générale de Monsieur Fritz Alphonse Jean par la Chambre des députés, les parlementaires ont fait montre du sens de l’urgence et, dans une ambiance de tractation, de tergiversation et de célérité, ont voté ladite déclaration. Cela fait, le pays est désormais doté d’un gouvernement de transition qui s’inscrit dans la perspective bicéphale du pouvoir exécutif haïtien ayant actuellement à sa tête deux (2) vieux routiers de l’administration publique. Toutefois, il importe de souligner que ce gouvernement, installé le lundi 28 mars 2016 et fruit de l’accord controversé du 6 février 2016, survient dans un contexte national des plus singuliers, des plus fragilisés et des plus désespérants. En effet, Haïti, pays le plus pauvre des Amériques, est en butte à des maux qui se révèlent multiples, majeurs et complexes. Crise politique, crise de gouvernance, crise socio-économique, crise de leadership, crise institutionnelle, crise environnementale, crise de citoyenneté et crise de moralité sont, entre autres, les principales angoisses auxquelles est confronté le pays et qui guetteront le gouvernement d’Énex Jean-Charles, indépendamment de son étiquette de transition et sa durée éphémère d’environ trois (3) mois jusqu’à présent. Ces difficultés identifiées, le nouveau gouvernement, dont la première tâche consiste à assurer la continuité et la régularité de l’État, sera obligé de s’attaquer à des défis d’ordre conjoncturel et poser les jalons en vue de la résolution des défis structurels, tout en sachant que la mission de tout gouvernement est, suivant l’article 156 de la Constitution de 1987, de conduire la politique de la nation. À cet égard, les défis auxquels le gouvernement d’Énex Jean-Charles doit s’empresser de s'attaquer sont, selon notre prisme, d’ordre politique, social et économique. S’attaquer aux problèmes politiques est un défi majeur pour le gouvernement, en ce sens que l’instabilité politique est la grande marque du régime politique instauré dans le pays après le renversement de la dictature des Duvalier en 1986. Alors que les élections devaient constituer un cadre pacifique et serein d’alternance politique, elles se révèlent les principales pierres d’achoppement de notre système politique. Toutes les opérations électorales qui se sont organisées en Haïti de 1987 à octobre 2015 ont été émaillés d’irrégularités et de fraudes. Elles ont conduit le pays sur la voie de l’instabilité chronique. Des six (6) quinquennats qu’Haïti a connus depuis 1988, sauf celui du second mandat de René Préval semble avoir été épargné de grandes perturbations politiques. Ce bilan politique désastreux constitue un énorme défi pour le gouvernement provisoire qui surgit d’un accord politique fort critiqué signé à la fin du mandat du président Joseph Michel Martelly, en raison du fait que les élections devant conduire à la désignation de son successeur n’ont pas abouti. Dans ce cas, le premier défi politique que le gouvernement va devoir attaquer est la poursuite du processus électoral initié en 2015 et interrompu en janvier 2016. La relance dudit processus se fera certainement par la réactivation ou la redynamisation du Conseil électoral provisoire en respectant scrupuleusement son indépendance statutaire et en y nommant des conseillers indépendants, honnêtes, libres et intègres. Néanmoins, cette étape ne peut être franchie sans une évaluation objective et ouverte de l’ensemble des différentes phases qui se sont déjà succédé afin de prendre les décisions que de droit. Il s’agira pour le gouvernement de transition de créer les conditions nécessaires à l’organisation des élections historiques, des élections qui permettront au pays de sortir des sentiers battus de l’instabilité politique, des élections impartiales qui poseront les jalons d’une Haïti régénérée. De plus, dans un contexte d’effritement des valeurs civiques, il s’agira pour le gouvernement de sensibiliser les citoyens, à travers des programmes d’éducation à la citoyenneté, à prendre part massivement aux élections qui doivent se tenir dans un climat de confiance et de sécurité. Si le gouvernement de transition prend toutes les mesures pour l’organisation des élections régulières, il s’érigera en un gouvernement de rupture et jettera les bases de la stabilité et du progrès socio-économique en Haïti. Le deuxième défi que le gouvernement de transition devra affronter est celui de respecter le temps politique défini dans l’accord du 6 février 2016. En effet, le mandat du président Pivert prendra fin, suivant les termes dudit Accord et à défaut d’un addendum, le 14 juin 2016. Si les perspectives demeurent inchangées, le mandat du gouvernement de transition n’ira pas au delà de 14 juin 2016. Ce qui veut dire que les gouvernants doivent agir bien et à toute bride s’ils veulent accomplir les missions qui leur sont confiées. Si les élections ne se tiennent pas avant le 14 juin 2016, si aucune entente n’est trouvée entre le pouvoir politique de l’État et les partis politiques en vue de prolonger le mandat du président Privert et, par conséquent, celui du gouvernement, Haïti fera un gigantesque saut vers l’inconnu après la date du 14 juin de l’année courante. Toutefois, en cas de prolongation de mandat, nous sommes favorables à ce qu’elle se fasse dans le cadre d’une loi votée par le Parlement, question de permettre au droit d’encadrer la politique. Le troisième défi politique qui attend le gouvernement d’Énex Jean-Charles est celui de la restauration de l’autorité de l’État. En effet, le pays est en butte à une situation d’effondrement étatique. Il existe une grave crise de gouvernance en Haïti. Les citoyens n’ont plus confiance dans l’État. Ses responsables ne se mettent plus à la hauteur des exigences assorties de leurs fonctions. Dans un contexte généralisé de méfiance étatique, le nouveau gouvernement ne saurait se dissimuler dans sa tunique de transition et ne pas s’attaquer à cette question d’une capitale importance. En effet, les ministres dudit gouvernement doivent s’ériger en hommes et femmes d’État responsables. Ils doivent s’élever à la dimension de leurs hautes et prestigieuses fonctions et se mettre dans la posture de serviteurs ayant le sens de la transcendance. À un moment où la République est en proie à une grave crise de leadership, les titulaires des ministères, qui sont à la fois des gouvernants et des administrateurs, doivent, à travers leurs comportements, inspirer et incarner un leadership politique novateur et émulateur en vue de poser les nécessaires jalons de la restauration de l’autorité de l’État haïtien. Cela fait, le gouvernement de transition pourra augmenter les recettes fiscales, contrôler les frontières de la République, empêcher la contrebande et combattre l’insécurité et la corruption. Dans cette même veine, le quatrième défi politique auquel le gouvernement de transition devra affronter est celui de la crise institutionnelle que confronte le pays. En effet, les institutions de la République, et notamment celles de l’administration publique haïtienne, fonctionnent au ralenti. Les principes de légalité, d’égalité, d’adaptation, d’efficacité et de neutralité ne sont pas respectés. Les administrateurs, c'est-à-dire les autorités et agents chargés de la mise en œuvre des décisions et directives des gouvernants, décident suivant leurs humeurs, leurs réflexes et leurs caprices. Les règles administratives ne sont plus leur boussole. Les institutions de l’administration publique, outils placés entre les mains du pouvoir exécutif, n’arrivent pas à assurer le fonctionnement régulier des services publics et à satisfaire convenablement les besoins des administrés. Le cas des institutions judiciaires, qui n’arrivent pas à agir efficacement sur la détention préventive prolongée, est l’une des expressions les plus flagrantes de nos maux institutionnels. Cette situation décrite, le gouvernement de transition devra poser les bases devant servir à enrayer cette crise institutionnelle en s’assurant de l’application des principes juridiques qui président au fonctionnement des entités publiques. Dans un autre registre, le gouvernement d’Énex Jean-Charles doit affronter des défis socio-économiques de taille. En effet, il doit s’attaquer aux problèmes de la misère, du chômage, de la faim, de la vie chère et du sous-emploi qui rongent toutes les couches sociales du pays. Un contexte d’une telle morosité ne saurait ne pas interpeller le gouvernement de transition. Affronter une telle situation revient tout d’abord à rectifier le budget de l’État en vue de le réorganiser suivant les priorités de l’administration Privert/Jean-Charles et, ensuite, à mettre sur pied des programmes d’apaisement social et de redressement économique, question de diminuer les grognes des groupes les plus vulnérables du pays et leur permettre d’avoir de quoi satisfaire les besoins fondamentaux de l’existence. Cela établi, le gouvernement de transition, ayant à sa tête le professeur Énex Jean-Charles et composé d’hommes et de femmes dont leur compétence et leur expérience ne font aucun doute, devra affronter des défis d’ordre politique et socio-économique. Ces problèmes surmontés, le gouvernement de transition pourra poser les jalons de la stabilité politique, de la paix sociale et du progrès socio-économique d’une Haïti revivifiée.