La valeur inestimable et la reconnaissance du patrimoine culturel et intellectuel haïtien dépassent les frontières. Notre récent voyage d’études à Duke University (DU), l'une des prestigieuses universités américaines, nous a permis de comprendre une fois de plus la contribution d'Haïti au progrès de la science et de la culture. L'intérêt des universités nord-américaines pour étudier à fond les structures sociétales haïtiennes est déterminant. Des créneaux de recherches sur l’Ethnopsychiatrie, la spécialisation en études haïtiennes modernes et contemporaines…ont beaucoup retenu notre attention.
Au cours de ce voyage d’études qui s'inscrit dans le cadre d'une collaboration entre DU et l'UEH, via la Faculté d'Ethnologie (FE) qui accueille depuis 2014 une équipe de professeurs chercheurs conduite par la Pr Deborah Jenson, qui est actuellement la Directrice de Franklin Humanities Institute à DU, pour dispenser un cours sur le Trauma et l'Ethnopsychiatrie au Master en psychologie sociale. Nous avons pu participer en tant que chercheur en psychologie à des cours sur la Santé globale, la diversité et la santé mentale dans deux programmes de doctorat : le programme des études françaises et francophones, et le programme en psychologie clinique.
Reconnue à travers le monde pour sa grande contribution à la recherche scientifique. Ses origines remontent dans les années 1838, de la ville de Durham de l’État de Caroline du Nord. Elle porte le nom de l’un de ses fondateurs, Duke Washington. Elle se situe actuellement dans le classement général des universités de Shanghai de 2015 à la 31e place. Sur ses différents campus, on peut voir rapidement une vie universitaire très active, diversifiée et un environnement favorable à la recherche et la production intellectuelle.
De plus surprenant à DU, c'est l'enseignement de la théorie du Dr Louis Mars sur l'Ethnopsychiatrie par la Pr Jenson à travers ses livres, dont "La Crise de possession dans le vaudou", publié en 1946 sous les presses de l'Imprimerie de l'Etat. Dans ce livre, le Dr Louis Mars a fait le plaidoyer en faveur d’une approche culturelle pour un changement de paradigme au niveau de l'épistémologie et du traitement des troubles mentaux. C'est en ce sens que le Dr. Georges Devereux a fait mention dans la préface : "Haïti peut se vanter d'avoir donné naissance à la science".
Rappelons que le Dr Louis Mars est le pionnier de la santé mentale en Haïti, et qu’il était le premier chercheur mondial à publier des livres sur l’ethnopsychiatrie. La création du Centre de psychiatrie et de Neurologie qui porte son nom et d’un collègue américain, Mars et Kline, date de 1959.
En effet, durant notre passage à DU, nous avons fait le point sur la mentalité haïtienne entourant la maladie mentale et l'évolution du concept de la sexualité dans le cours doctoral de « Diversité et Santé mentale. » La diversité en santé mentale offre au psychologue la capacité d'intervenir dans des milieux multiculturels dans la mesure que le signe et le symptôme de la maladie mentale n’ont de sens que dans le cadre de la dynamique socioculturelle du patient.
Dans le cours de « Diversité et Santé mentale », assuré par le Dr Benjamin D. Reese Jr, vice-président du Bureau de l'équité institutionnelle à DU, qui a déjà fait des visites en Haïti après le tremblement de terre de 2010 avec sa femme pour un séminaire sur la prise en charge post-traumatique à Léogâne, nous avons mis l'emphase sur le rôle joué par les hougans comme premiers intervenants en matière de santé mentale. Dr Reese et Dr Janie Long, qui intervenaient sur la diversité sexuelle, et les étudiants ont été tous stupéfaits du pouvoir mystérieux des prêtres vaudous en matière d’intervention thérapeutique auprès des clients ayant des troubles mentaux. Ils ont été surpris d’être informés que la question de la diversité sexuelle est un sujet qui n'est pas trop abordé au sein de l'université et la société haïtienne en général. Cette tendance trouve son fondement dans le mécanisme de défense socioreligieux qui peut être à la fois un facteur de résilience aussi bien qu'une source d’accumulation de stress et d’anxiété pour les minorités sexuelles.
Notons qu’il reste encore présent dans l'univers socioculturel haïtien que la maladie mentale de même que l’orientation sexuelle peuvent être le résultat d'une mauvaise relation avec les loas ou une sorte de règlement de comptes pour un tort causé à autrui. Voilà pourquoi la plupart des Haïtiens, surtout ceux de la campagne, préfèrent parfois consulter les prêtres vaudous au lieu d'un psychologue ou d'un médecin en cas de maladie. Dans cette perspective, une collaboration entre les prêtres vaudous et les psychologues/psychiatres est vivement souhaitée pour le développement de cette connaissance, parce que les prêtres vaudous possèdent des connaissances naturelles liées aux plantes médicinales. Cette collaboration permettra aux spécialistes de la santé mentale en Haïti de contribuer au progrès de la science comme le Dr Louis Mars a bien tracé le chemin.
Signalons qu’il existe à DU des éléments en termes de patrimoine culturel haïtien d’une grande valeur. Le http://sites.duke.edu/haitilab/ met à la disposition du public des articles, des blogs, des livres et des informations sur Haïti en créole, en anglais et en français. Le http://blogs.library.duke.edu/bitstreams/2015/09/22/introducing-the-digital-monograph-of-haiti/ permet au public de lire par des clics un des rares livres sur l’occupation américaine de 1915-1934. Le site http://radiohaitilives.com dispose des informations de 1960 à 2000 sur Haïti par le biais du don des anciennes cassettes de la Radio Haïti- Inter que Madame Michèle Montas a fait à DU pour la réparation et la diffusion de la mémoire de son mari Jean Léopold Dominique.
Des questions se posent alors : par rapport aux poids des États-Unis sur le plan géopolitique et intellectuel ; aux luttes des Noirs américains pour l'abolition de l'esclavage et le racisme, pourquoi l'UEH n'intègre-t-elle pas dans son cursus un cours sur la culture américaine pour une meilleure interaction avec les USA ? Existe-t-il à l'heure actuelle un cours sur Dr Louis Mars et l'Ethnopsychiatrie à la faculté de médecine de l'UEH ? Pourquoi ne pas réviser le curriculum des facultés de médecine et des sciences sociales afin d'adapter la connaissance et la pratique médico-psychosociale à la réalité haïtienne ? Il est indispensable de revoir la politique éducative de l’UEH.
Enfin, les professionnels de la santé mentale en Haïti ont du pain sur la planche pour faire le lien entre les connaissances scientifiques et les croyances populaires pour une meilleure prise en charge des personnes aux prises avec des troubles mentaux.
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