Parmi les histoires qui ont bercé mon enfance et dont j’ai perdu la mémoire, les contes de « Bouki et Malice » sont sans doute ceux qui m’ont le plus marqué. Une constante traverse ces contes. Bouki est le sot, Malice comme son nom le suggère, est l’intelligent (au sens créole et au sens français du terme). Bouki tombe régulièrement dans les pièges de Malice qui profite de son ignorance et de sa naïveté. Il est même un conte où Malice suggère à Bouki de laver sa maman avec de l’eau bouillante. Résultat : Manman Bouki mouri dan griyen. Nous avons même appris à rire de cette fin tragique. Je n’ai malheureusement pas le souvenir d’un seul conte où Malice met son savoir au service de Bouki.
Aujourd’hui, les contes de Bouki et Malice ne me font plus rire. J’ai pris la précaution d’en épargner mes enfants et ils ne les connaissent pas. Il en existe bien d’autres plus bienveillants et solidaires dans notre littérature. Ces contes de Bouki et Malice ne me font plus rire parce qu’ils reflètent trop les rapports malsains et destructeurs que nous entretenons entre nous, Haïtiens lettrés, avec ceux qui ne le sont pas. Les nèg kreyòl et les nèg bosal, les jan sòt et les jan lespri, les nèg lavil et les nèg andeyò. Dans le quotidien, chaque Haïtien se prend pour Malice et celui qui est en face de lui est forcément un Bouki. Les rapports classiques d’exploitation du plus faible par le plus fort, selon la grille d’analyse marxiste et la théorie des classes sociales, ne permettent pas d’appréhender cette réalité dans toute sa complexité. Il s’agit plutôt d’un jeu flou, à la fois vicié et vicieux où « malin » et « malin et demi » s’affrontent. Ainsi pour le paysan illettré, l’universitaire qui vient travailler avec lui est un Bouki. Et, à plus forte raison, pour le jeune agronome, le paysan analphabète en face de lui ne peut être que Bouki et lui, forcément, le Malice de l’Histoire. Le conteur et humoriste haïtien Maurice SIXTO a dressé un excellent tableau de ce jeu subtil dans « le jeune agronome ». Chacun essaie de tirer le meilleur parti de l’ignorance ou de la naïveté présumée de l’autre au lieu de conjuguer leurs atouts pour progresser ensemble.
Avec une telle attitude et au vu de notre situation de misère généralisée, il convient de se demander si en fin de conte, ou même en fin de compte, nous ne sommes pas tous des Bouki dans l’Histoire, cette fois avec un grand H.
Il y a quelques décennies en Belgique, le métier de maréchal ferrant était assuré principalement par des analphabètes. Ils étaient donc absolument incapables de tenir leur propre comptabilité qui était assurée par les fournisseurs eux-mêmes. Ceux-ci avaient compris que si leurs clients analphabètes ne gagnaient pas assez pour nourrir leurs familles et éduquer leurs enfants, ils finiraient par disparaître eux aussi, à long terme. Cette intelligence commerciale nous a toujours fait défaut en Haïti. Pour ne citer qu’un exemple, les exportateurs n’ont pas réparti équitablement le bénéfice tiré du café exporté dans les années 1980. Ils n’ont pas eu non plus le soin d’encadrer les paysans producteurs qui ont dû se contenter des miettes pendant des décennies. Aujourd’hui, plus aucun paysan ne s’occupe de café en amont et, par conséquent, les profiteurs sont ruinés et ont également disparu en aval. Là encore, ce n’est pas une situation classique d’exploitation de l’homme par l’homme où les riches deviennent plus riches et les pauvres plus pauvres. Il n’y a pas d’enrichissement sans production de richesses au préalable. Nous assistons à l’appauvrissement général d’un peuple, à la dégradation progressive et, parfois irréversible dans certains domaines.
L’émigration, l’exode rural, la dégradation de l’environnement ne sont là que quelques conséquences des rapports commerciaux absurdes que les «Malice» de toute sorte de notre société ont entretenu avec les classes productrices du pays, en particulier les paysans.
Je rêve d’un pays où les Malice se mettent au service des Bouki. On compte, par exemple, plus de médecins haïtiens vivant à l’étranger que de médecins haïtiens vivant en Haïti même. Combien d’entre eux ont fait l’effort de venir en aide aux victimes du tremblement de terre de 2010 alors que les Cubains, les Mexicains et, assez étonnamment, des Dominicains ont fait preuve d’une grande solidarité envers les victimes dès le lendemain du séisme ? Pour la plupart des Haïtiens de Port-au-Prince, souvent originaires des provinces, retourner à la campagne après les études pour aider leurs frères, même en échange d’un bon salaire, est une déchéance. Nous avons une nécessité de développer et d’encourager la solidarité et l’entraide.
Pour comprendre nos crises politiques répétées, il ne faut pas aller chercher dans la Constitution ou dans la loi électorale de prétendues ambiguïtés. L’ambiguïté, nous la cultivons à dessein. Nous n’aimons pas la clarté. C’est peut-être même là un élément d’explication à la résistance que même les lettrés de notre société opposent pour passer de l’oral à l’écrit. On a tendance à tout faire à l’oral. Même quand nous ne mettons pas volontairement les failles dans un texte de loi et que nous les voyons, nous ne réagissons pas en agitant le débat avant de tomber dans une nouvelle crise. Nous laissons les failles parce qu’en bon Malice, nous sommes persuadés que l’irrégularité sera à notre profit au détriment d’un Bouki quelconque.
Prenons par exemple l’article 52.1 du décret électoral du 2 mars 2015 qui traite des 25% d’avance d’un candidat sur son poursuivant immédiat pour gagner au premier tour. Sur trois Haïtiens pris au hasard, on obtient au moins deux interprétations différentes du même article. Qui plus est, le même Conseil électoral provisoire a proclamé la victoire de candidats au premier tour selon deux interprétations possibles de l’article en question. Quel esprit cartésien aurait pu imaginer un scénario pareil ?
Aujourd’hui Fanmi Lavalas vient se plaindre de prétendues fraudes massives. Qu’est-ce qui a empêché à cette structure politique qui avait la mainmise sur toutes les instances du pouvoir pendant plus d’une décennie de doter le pays d’un système électoral fiable ?
Hier, on accusait PREVAL de frauder en faveur de Jude CELESTIN. Aujourd’hui, c’est MARTELLY qu’on accuse de frauder en faveur de Jovenel MOÏSE contre Jude CELESTIN. Le CEP s’en défend. Où est la vérité ?
Dans ces moments de crise, on a souvent tendance à faire intervenir la communauté internationale et son armée d’experts indécemment surpayés. Comme ils n’ont jamais le temps de faire de l’anthropologie de terrain, ils font une anthropologie de terrasse à l’hôtel Oloffson ou au Montana. En quelques heures, et au bout de quelques bières fraîches, les solutions toutes faites sont là ! Et les contes de Bouki et Malice ? Je crains que ces « experts » ne les aient pas lus.
Si cela vous intéresse vraiment de comprendre la réalité politique haïtienne, je vous suggère de ne pas aller chercher chez MACHIAVEL ou MONTESQUIEU mais de relire tout bêtement les contes de Bouki et Malice. Le jour où nous choisirons d’arrêter de jouer aux Malice pour devenir des Manuel, nous parviendrons peut-être enfin à gouverner la rosée.
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