Ce mardi, cela fait 30 ans que les Forces Armées d’Haïti tirèrent sur la foule devant Fort-Dimanche. A l’époque, le fort était une caserne militaire après avoir servi de cantonnement pour les Tonton macoute et de sinistre prison. Des centaines, des milliers d’Haïtiens, aucun décompte officiel n’existe, étaient morts là pendant les années de la dictature des Duvalier, entre les cachots et les champs de bayahondes, certains de mauvais traitement, d’autres d’une balle à la tête. Les morts du 26 avril 1986 se sont ajoutés à la liste des anonymes et des prisonniers célèbres qui nourrirent de leur sang cette portion de terre. La marche organisée par l'association des anciens prisonniers politiques, par le Comité de vigilance patriotique et autres associations de l'époque mettra l’accent sur Fort-Dimanche, survivance de la dictature des Duvalier, mais ce sont les deniers morts du 26 avril 1986 qui entraînèrent la fermeture de cette adresse maudite. Il y a aussi trente ans cette année 2016 depuis que le premier conseil d’administration de l’Hôpital de l’université d’Etat d’Haïti (HUEH) s’insurgea contre la présence en Haïti d’une des premières grosses ONG, véritable multinationale de la santé, venue apporter des soins à la population haïtienne. En ce temps-là, les médecins haïtiens étaient fiers de leur alma mater, hors de l’Université d’Etat d’Haïti (UEH), il n’existait pas d'autres facultés de médecine et le pavillon privé de l’hôpital général n’avait rien à envier à la concurrence. En 1986, la bataille était déjà inégale entre les ONG et les ambitions nationales de régulation de la santé publique, l’Etat n’avait déjà plus les moyens de desservir correctement la population et l’avenir s’annonçait sombre. Trente ans plus tard, le ministère de la Santé publique vient de passer cinq ans à s’occuper de relations publiques, les hôpitaux construits récemment peinent à fonctionner, les anciens sont devenus « chaque jour pires que la nuit d’avant », pour reprendre l’expression d’un résident en grève comme ils le sont chaque année depuis trente ans contre les conditions de travail des étudiants-esclaves et depuis trente ans que le respect pour les ainés se délite. De 1986 à nos jours, si quelque chose a changé, c’est qu’aucun médecin n’ose plus se plaindre de la mainmise étrangère sur la santé publique et que tous les patients sont unanimes à louanger la médecine venue d’ailleurs. Ceux qui le peuvent ont leurs rendez-vous médicaux sous d’autres cieux, accouchent et se font opérer ailleurs qu’en Haïti. Trente ans plus tard, Fort-Dimanche n’existe plus. Les Forces Armées d’Haïti non plus. L’Hôpital de l’Université d’Etat d’Haïti a été démantibulé bien avant que le séisme ne le ravage. Si Fort Dimanche n’a pas été conservé pour devenir un musée, c’est parce que nous avons mal à nos souvenirs. Si l’HUEH ne se remet pas sur ses pieds, c’est parce que nous avons perdu la mémoire du temps où il fonctionnait convenablement. Si en trente ans tout va si mal dans tant de secteurs, c’est parce que nous sommes réfractaires à toute planification. Pour comprendre comment nous vivons, il n’y a pas eu les élections programmées pour le 24 avril et personne n’ose dire qu’il n’y aura pas de président élu en Haïti avant le 7 février 2017, au plus tôt. Nous préférons l'imprévisible à toute autre échéance .