Des députés qui veulent modifier l’agenda d’une rencontre que le président Privert leur propose pour ce mercredi au palais national. Des juges de la Cour de cassation qui se mettent à réfléchir sur l’avenir à la tête de l’exécutif. Des ministres du gouvernement Jean-Charles qui sont à deux doigts d’en venir aux mains pour le contrôle du ministère de la Défense. Le Premier ministre qui prend de plus en plus de distance avec le président de la République sur la commission de vérification. Les partisans et dirigeants du PHTK, qui se sentent pousser des ailes, manifestent et érigent des barricades de plus en plus souvent. La communauté internationale qui ne cache plus son rejet de la présidence Privert. Ajoutez à cela l’économie nationale qui va mal et la nature qui se rappelle à nos faiblesses. Revenu affaibli de son voyage à New York, Jocelerme Privert doit se sentir bien seul sur la chaise du pouvoir, ce 26 avril. Le dimanche 24 avril, des élections devaient se tenir, selon les prescrits de l’accord du 5 février 2016 qui avait permis au président Michel Martelly de partir sereinement et à Jocelerme Privert d’être investi président provisoire de la République. La non-réalisation des élections du 24 avril, si elle met à mal l’accord, n’est cependant pas une surprise : personne ne croyait en ces élections. Il n’en demeure pas moins que le président en fonction, Jocelerme Privert, porte déjà la responsabilité de cet échec. Privert est à la croisée des chemins, ce 25 avril. Sa visite à l’ONU, pour signer l’accord sur la COP21, n’a pas été le succès escompté. La diplomatie comme la haute administration haïtienne n’étant pas à son service, le président provisoire n’a pas eu de rencontres bilatérales importantes avec les responsables des pays amis d’Haïti qui étaient tous à New York en même temps que lui. Ce problème d’agenda allégé mis à part, il faut dire que Jocelerme Privert n’a pas la cote auprès de la communauté internationale qui regarde de haut ce président, non élu par la population, sans programme, sans dette auprès des ambassades et qui veut n'en faire qu'à sa tête, particulièrement avec la nomination d’une commission de vérification électorale. Cette commission est le venin qui empoisonne les relations entre Privert et le Core Group, ce regroupement autour du représentant du secrétaire général des Nations unies, des ambassadeurs des pays amis d’Haïti. Sans ambages, les diplomates dénoncent au premier venu qui les écoute ce mécanisme qui risque de faire perdre beaucoup de temps au mieux et, au pire, d’aboutir à l’annulation des élections de 2015. Quand ils n’animent pas leur réseau pour appeler à résister contre la naissance de la commission de vérification, les grands amis d’Haïti font tout pour qu'aucun dollar ne soit accordé au gouvernement Privert-Jean-Charles. La commission de vérification, si la tendance se maintient, fera perdre la face encore une fois, après les élections manquées de Pierre-Louis Opont, à tant d’ambassades et de missions… que la ligue des anti-Privert est renforcée par les anti-vérification. C’est dans cette perspective que des ambassadeurs accrédités à Port-au-Prince avaient rencontré les parlementaires haïtiens la semaine dernière. Jocelerme Privert qui, avant son départ pour New York mercredi dernier, était confiant quant à la publication de l’arrêté donnant naissance à la commission de vérification, est revenu de voyage avec un tout autre sentiment après des discussions avec des élus revigorés. Dans une lettre adressée au président de la Chambre basse, Cholzer Chancy, le secrétaire général de la présidence, Anthony Barbier, l’invite à rencontrer le président Privert, ce mercredi, au palais national, accompagné de députés. Ce revirement est sans doute le signe le plus visible de l’embourbement de la situation. L’arrêté était prêt la semaine dernière; cette semaine, on recommence les négociations. Et comme pour pousser la présidence dans le fin fond de ses petits souliers, le président de la Chambre des députés s’est arrogé le droit de proposer un changement dans l’ordre du jour… En fait, si des acteurs politiques, à l’exception notable du Parti Haïtien Tèt Kale (PHTK), sont pour la mise sur pied de la commission de vérification, les démonstrations d’appui massif à cette option sont rares. Privert fait cavalier seul. Son Premier ministre ne le supporte pas en public et aucun des ministres n’a de rôle politique dans le gouvernement. Les manifestations de rue et les barricades de pneus enflammés du PHTK n’inquiètent pas encore Privert, mais la roue tourne et l’initiative ne semble plus être du côté de l’homme des Nippes dans cette affaire de commission de vérification. Le 24 avril et jusqu'ici le président de la République a raté l’occasion de s’adresser à la population dans un message explicatif de la situation. La prochaine échéance du 14 mai se rapproche à une vitesse vertigineuse et le discours pour savoir où va la transition n’est toujours pas écrit. En annonçant dimanche à son retour des États-Unis d’Amérique que le Conseil électoral devra intégrer dans le calendrier électoral les sénatoriales prévues pour octobre 2016, le président Privert ouvre une nouvelle parenthèse qui nous écarte du 14 juin, jour où prend fin son mandat de 120 jours, mais personne ne sait qui seront les acteurs en poste à cette date à la tête du pays : un président Privert avec un nouveau mandat ? Un nouveau président provisoire ? Un juge de la Cour de cassation ? Le Premier ministre sans un président ? Un gouvernement de salut public ? Nul ne peut prendre un pari gagnant sur l’avenir. Jocelerme Privert est à la croisée des chemins, il lui faut reconstruire un consensus pour légitimer ses prochaines actions au risque d’être emporté par le torrent des intérêts contradictoires qui s’agitent dans le pays.