Qui a peur de la liberté ? Qui éprouve un sentiment de danger devant l’état de non-servitude, devant le pouvoir de dire oui ou non qui représente l’expérience quotidienne ? Quelle personne est psychiquement marquée par cette conscience d’un danger devant l’infini pouvoir de choisir et de décider ? Comment peut-on mettre à distance la liberté et même vouloir l’oppression ? N’existe-t-il pas un amour de la servitude ? Lâcheté et paresse de l’homme ne jouent-elles pas un rôle déterminant ? Le problème est en définitive de savoir si l’homme n’est pas, par paresse, lâcheté, responsable de sa minorité. Niveau de la réflexion psychanalytique : Le fantasme du maître tout-puissant. Qui a peur de la liberté ? Question énigmatique, paradoxale, qui résonne avec une certaine étrangeté à nos oreilles : Car comment peut-on redouter la liberté qui semble être le bien le plus précieux aux humains ? Les hommes combattent, dit-on, pour leur liberté et néanmoins, c’est souvent pour leur servitude qu’ils se battent comme nous le dit l’exemple fameux de certains esclaves qui refusèrent la liberté quand elle leur fut offerte et se révoltèrent devant sa réalité. Qui dit mieux ? Aussi peut-il s’interroger sur la question posée. Cet homme qui s’effraie de la liberté, en soupèse le danger et veut la fuir, n’est-ce pas d’abord cet être humain qui naît inachevé et qui se trouve voué à une relation intersubjective de dépendance initiale ? Plan psychologico-politique : Celui qui craint la liberté s’assimile au chef. Qui craint la liberté ?« Celui qui a été dressé » !! mais aussi celui qui, existentiellement, politiquement, s’assimile au chef et se fond, en quelque sorte, en lui. Celui qui se soumet s’identifie au maître et participe à sa puissance par une projection d’abord imaginaire : il craint l’expansion libre de son moi en se saisissant par identification, à travers le maître et dieu : Il est fasciné par sa projection dans le maître. Que fait-il ? il s’identifie au chef qui fournit l’illusion de la maîtrise. Le sujet qui fuit sa transcendance libre est donc celui qui s’identifie au tyran ou au maître. Pris dans une affectivité domptée par le père, il se retrouve dans le maître auquel il s’assimile. Toutefois, si nous saisissons qui craint la liberté, qui la redoute et la fuit, ne nous faut-il pas mieux comprendre cette scène actuelle où la peur de la liberté s’actualise ? Quel est ce trouble mêlé de désir et de crainte qui meut l’homme ? L’amour de la servitude : Paresse, préjugé, et peur. Celui qui a peur de devenir libre, qui est-il exactement ? Pris dans son enfance, s’identifiant au tyran, c’est un être de paresse et de lâcheté. Il est mû par l’indolence, le goût des habitudes et les préjugés. Il ne veut pas s’installer dans la raison, la conquérir et la construire, il est donc responsable de sa minorité qu’il cultive en lâche. La paresse et la lâcheté sont ce qui explique qu’un si grand nombre d’hommes, après que la nature les ait affranchis depuis longtemps d’une direction étrangère restent cependant volontiers leur vie durant, mineurs et qu’il soit si facile à d’autres de se poser en tuteurs des premiers. Il est si aisé d’être mineur ! Si j’ai un livre qui me tient lieu d’entendement, un directeur qui me tient lieu de conscience, un médecin qui décide pour moi de mon régime, je n’ai vraiment pas besoin de me donner de peine moi-même. Je n’ai pas besoin de penser pourvu que je puisse payer : d’autres se chargeront bien de ce travail  ennuyeux. Qu’est-ce que les lumières ? (In philosophie de l’histoire Aubier, P 83.) A peur de la liberté celui qui ne veut pas de l’exercice de la raison, qui n’ose pas se servir de son entendement, qui n’a pas le courage d’être soi-même. Qui fuit la liberté ? Celui qui, plongeant encore dans la détresse originelle, s’avère incapable de courage : Il préfère et veut vivre sous la tutelle de l’autre et donner mandat à autrui pour qu’il pense à sa place. Le lâche redoute la liberté en général. L’homme n’est-il pas par paresse et lâcheté responsable de la minorité ? Il l’est ainsi. Toute la vie morale est-elle une invitation à ne pas se vouloir esclave. Par voie de conséquence, c’est cette prise de conscience qui permet au XVIIIe siècle à Toussaint Louverture, esclave noir affranchi, de réclamer la liberté pour le peuple haïtien; à Nelson Mandela, de se battre contre l’apartheid sud-africain et de passer plus de vingt-cinq ans en prison. On prend souvent comme exemple de désobéissance au nom de la conscience, le cas des gendarmes français qui ont refusé d’obéir aux lois sociales de Vichy pendant la Deuxième Guerre mondiale et de tous les résistants aux régimes tyranniques. L’opinion associe souvent conscience et monde intérieur. La conscience, nous le voyons, n’est pourtant pas une chose, mais un acte ; toute conscience est conscience de quelque chose comme le dit le phénoménologue Husserl. Sur ce, il est fondamentalement impossible de se démettre de la liberté ; parce qu’elle est un bien inaliénable, c’est même le tout premier des biens et des droits de l’homme. Dans la perspective nietzschéenne, dans Ainsi parlait Zarathoustra, il examine à l’aide des métamorphoses le processus de libération de l’esprit à travers les trois métamorphoses. « L’esprit chameau » est l’esprit passif et docile qui porte le poids de la morale sans protester, se métamorphosant en ‘‘l’esprit lion’’ il refuse ce poids en disant non à tous les tu dois » qui lui sont imposés ; enfin, la liberté s’accomplit dans une dernière métamorphose, l’esprit se fait « enfant » et affirme par-delà les valeurs imposées ses propres valeurs, moment positif de la réalisation de la liberté.