Haïti s’apprête à vivre une grosse semaine politique. Le Parlement doit, ce 21 juin, décider du sort de Jocelerme Privert et les candidats les plus importants, aller ou pas à l'élection présidentielle avec la fin du délai de renouvellement des candidatures le 22 juin. Cela fait des mois depuis que les élections sont lancées, que tout le monde attend, de semaine en semaine, la fin du processus pour lever le gros lot, voir naître le changement ou pour passer simplement à autre chose. Nous sommes nombreux à avoir mis nos problèmes, nos besoins, nos désirs, nos revendications, nos attentes sur pause dans l’espoir que les politiciens détricotent le chemin, débroussaillent la route, tracent la voie. Le temps passe, les complications s’additionnent, rien ne se concrétise. Haïti continue de vivre au jour le jour, même si, ici ou là, celui-là tire son épingle du jeu, l’autre, les marrons du jeu, pendant que l'écrasante majorité, dindon et farce, se fait déguster à la petite cuillère. Pendant ce temps, le pays se transforme sous nos yeux. Pour le meilleur et pour le pire. Savez-vous que si l’on se base sur la classification par le montant des impôts internes perçus, Port-au-Prince n’est plus la première ville du pays ? Et le Cap-Haïtien n’est plus la deuxième ville du pays, non plus ? Pour l’exercice 2014-2015, selon les chiffres du ministère de l’Intérieur et des Collectivités territoriales, rendus publics par le Group Croissance, c’est Delmas la première commune du pays avec des recettes propres collectées de l’ordre de plus de 9.6 millions de dollars. Port-au-Prince arrive en deuxième position avec 7.6 millions de dollars collectés. Pétion-Ville la talonne avec 7.5 millions de dollars perçus au titre des recettes internes. La quatrième ville par ordre d’importance, si on prend en compte les recettes communales, est Carrefour avec 2.7 millions de dollars pour l’exercice 2014-2015. Tabarre avec 2.1 millions de dollars, Croix-des-Bouquets avec 1.4 million de dollars, Cité Soleil avec 1 million de dollars, arrivent respectivement en 5e, 6e et 7e position sur la liste des communes qui collectent le plus de taxes (CFPB, Patente, Droit de numérotage, Permis de construire, Droit d’alignement, Droit d’épave, Certificat de vente de bétail, Matériaux et denrées sur la voie publique, Droit échoppe et tonnelle, Taxe étalonnage, Permis d’inhumer et autres taxes). Les trois villes de province qui sont dans le palmarès des 10 villes les plus importantes du pays sont le Cap-Haïtien (0.945), Saint-Marc (0.718) et Jacmel (0.591). Aucune des villes de province ne collecte un million de dollars par an. Finis les temps anciens où les Cayes, Gonaïves, Jérémie, Port-de-Paix, Hinche, Fort-Liberté étaient parmi les villes les plus importantes du pays! On ne peut pas être une grande ville sans percevoir des taxes en proportion de son rang. Le tableau rendu public par le Group Croissance attire l’attention sur une série de questions : que peut une ville, la première ville du pays en termes de perception de taxes, avec moins de dix millions de dollars de recettes annuelles ? Que peut un pays avec des villes si pauvres ? Que doivent attendre les citoyens de municipalités ayant si peu de moyens ? Depuis des décennies, Haïti vit dans la chimère que ce sont les autres qui sont responsables de nos malheurs, que c’est à eux de résoudre nos problèmes. Le peu d’intérêts pour ce qui va se passer cette semaine rentre dans la même logique. Au lieu de chercher à bien comprendre ce qui nous arrive avec nos élections mort-nées depuis un an, nous évacuons le problème en croyant voir la main des autres dans nos bêtises. Si nos villes sont sous-développées, et le pays avec, c’est parce que nous ne mettons pas assez dans le pot commun. Si la politique est devenue ce qu’elle est devenue dans le pays, c’est encore à cause de tous ceux qui laissent toute la place aux pires des actionnaires de la société que nous avons en commun. Nos villes, comme le pays, ont besoin que les responsabilités soient assumées. Que les devoirs et les droits ne soient ni oubliés ni abdiqués. Il n’y a pas de bonnes ONG ni de bonnes ambassades pour faire le développement ou la politique à notre place. Et si impliqués, nous descendons nos pantalons, assumons nos erreurs et repartons à l’ouvrage.